L’évolution de la position de l’Église catholique sur l’œcuménisme
L’évolution de la position de l’Église catholique sur l’œcuménisme
The Catholic Church has consistently taught that reason can both prove God’s existence and demonstrate the divine origin of Christianity. Contrary to certain modern Catholics who reduce faith to subjective feeling, the Magisterium—from Vatican I to Vatican II, from Pius IX to Pius XII, and in the Catechism—affirms that apologetics is legitimate and necessary.
-
Proving God’s existence by reason:
-
Vatican I (Dei Filius): It is possible to know with certainty that God exists through natural reason, observing creation.
-
Pius X (Anti-Modernist Oath) and Pius XII (Humani Generis): Human reason can demonstrate a personal God with certainty.
-
The Catechism (§31): speaks of “converging and convincing arguments” for God’s existence.
-
-
Demonstrating the divine origin of Christianity:
-
Vatican I: God provided external proofs (miracles, prophecies) as signs of revelation, accessible to all.
-
Pius IX and Pius X: such signs are “certain” evidence of Christianity’s divine mission.
-
Pius XII: reason can victoriously prove the foundations of faith through these divine signs.
-
Vatican I also anathematizes the idea that revelation cannot be made credible by external signs.
-
Conclusion: Those who claim apologetics contradicts authentic faith oppose the Church’s own official teaching. Faith remains a free act aided by grace, but apologetics confirms its credibility and shows that belief in Christianity is not irrational.
Introduction : De l’opposition à l’ouverture mesurée
L’œcuménisme, c’est-à-dire la recherche de l’unité entre chrétiens, a connu au XXè siècle un profond changement d’appréciation de la part de l’Église catholique. Au début du siècle, Rome se montrait très méfiante envers les initiatives visant à rassembler les différentes confessions chrétiennes, y voyant le risque d’un relativisme doctrinal. Quelques décennies plus tard, le Concile Vatican II (1962-1965) a adopté une approche plus ouverte et dialogale, tout en réaffirmant fermement les principes catholiques. Enfin, en 1992, le Catéchisme de l’Église catholique a synthétisé cet enseignement œcuménique dans la continuité du Concile, entérinant de manière officielle la position actuelle de l’Église.
Comment l’Église est-elle passée d’une condamnation vigoureuse de « l’œcuménisme relativiste » par Pie XI en 1928, à l’encouragement d’un véritable dialogue œcuménique par Vatican II en 1964 ? Quelles différences de ton et de formulation observent-on entre ces documents, et en quoi leur doctrine de fond demeure-t-elle cohérente ? Cet article propose une analyse rigoureuse de trois textes majeurs : l’encyclique Mortalium Animos de Pie XI (1928), le décret Unitatis Redintegratio du Concile Vatican II (1964) et l’enseignement du Catéchisme de l’Église catholique (1992). Nous replacerons chaque document dans son contexte historique, en citerons les passages significatifs, et expliquerons des notions clés telles que « communion imparfaite », « plénitude des moyens de salut » et « semences de vérité ». Malgré l’évolution notable du langage et de l’attitude, nous verrons que le fil conducteur doctrinal reste le même : l’unité des chrétiens est un idéal à promouvoir, pourvu que cette unité ne relativise pas la vérité catholique et qu’elle soit ordonnée à la pleine communion dans l’unique Église du Christ.
Pie XI et Mortalium Animos (1928) : condamnation du relativisme œcuménique
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, un mouvement œcuménique naissant prend de l’ampleur dans le monde protestant et anglican. Des conférences internationales réunissent des chrétiens de diverses dénominations – voire des représentants d’autres religions – pour prier et réfléchir ensemble à l’unité. L’Église catholique, toutefois, regarde ces initiatives avec suspicion. Le pape Pie XI, dans le contexte des années 1920, craint que ce « pan-christianisme » ne conduise les fidèles catholiques à minimiser l’importance de la vérité révélée et de l’appartenance à la véritable Église. C’est dans ce climat qu’il publie le 6 janvier 1928 l’encyclique Mortalium Animos, Sur l’unité de la véritable Église, où il exprime sans ambiguïté son opposition à l’œcuménisme tel qu’il se pratique alors.
Dès les premiers paragraphes de Mortalium Animos, Pie XI fustige l’idée selon laquelle toutes les religions ou confessions seraient équivalentes. Il vise en particulier les rencontres où tous sont invités « indistinctement, les infidèles de tout genre comme les fidèles du Christ, et même ceux qui, par malheur, se sont séparés du Christ » (allusion aux chrétiens non-catholiques)vatican.va. De telles entreprises, affirme-t-il, « ne peuvent, en aucune manière, être approuvées par les catholiques, puisqu’elles s’appuient sur la théorie erronée que les religions sont toutes plus ou moins bonnes et louables », théorie selon laquelle chacune manifesterait à sa façon le sentiment inné de Dieu présent en l’hommevatican.va. Pie XI condamne vigoureusement ce relativisme religieux : estimer que toutes les croyances se valent relève à ses yeux d’une erreur grave qui « perverti[t] la notion de la vraie religion » et aboutit à s’éloigner complètement de la foi révéléevatican.va. Ce rejet sans appel vise ce que le pape considère comme un « œcuménisme relativiste », où l’on sacrifierait la vérité sur l’autel d’une unité purement sentimentale ou humanitaire. Pour Pie XI, on ne saurait « se solidariser […] de pareilles doctrines » sans trahir la foivatican.va.
Si Mortalium Animos critique les motivations et les méthodes du mouvement œcuménique de son époque, l’encyclique énonce aussi la seule voie légitime d’unité selon Pie XI : le retour des chrétiens séparés dans le giron de l’Église catholique. « Ce Siège Apostolique n’a jamais autorisé ses fidèles à prendre part aux congrès des non-catholiques », rappelle le pape, car « il n’est pas permis […] de procurer la réunion des chrétiens autrement qu’en poussant au retour des dissidents à la seule véritable Église du Christ, puisqu’ils ont eu jadis le malheur de s’en séparer »vatican.va. Cette phrase célèbre résume l’approche de Pie XI : la véritable unité des chrétiens nécessite que ceux qui se sont éloignés (Protestants, Orthodoxes…) reviennent à l’unique Église fondée par le Christ, identifiée sans équivoque à l’Église catholique. L’Église, comparée à l’« Épouse mystique du Christ » sans tache, ne peut accepter l’idée d’une fédération d’Églises divisées en doctrine ; elle est, par nature, une et indivisiblevatican.vavatican.va. Pie XI va jusqu’à implorer le retour de ces « fils dissidents » au « Père commun » qu’est le pape, assurant qu’ils seront reçus avec affection s’ils reviennent « non certes avec l’idée […] que l’Église […] renoncera à l’intégrité de la foi et tolérera leurs erreurs, mais […] pour se confier à son magistère et à son gouvernement »vatican.vavatican.va. Autrement dit, l’unité chrétienne est concevable seulement par une adhésion pleine et humble à la foi catholique intégrale.
Le ton de Mortalium Animos est doctrinalement strict et sans concession. Pie XI adopte une posture défensive, voire combative, face à l’œcuménisme. Aux yeux du pape, le danger principal est le relativisme – le fait de considérer la vérité comme négociable – ce qui expliquerait son intransigeance. Il redoute un faux semblant d’unité qui renierait la “véritable Église” et la “vraie religion”. En 1928, l’urgence pour Rome est de préserver l’intégrité de la foi catholique ; l’unité visible avec les autres chrétiens ne peut être qu’un idéal subordonné à la sauvegarde de la vérité. Toute initiative œcuménique qui relativiserait la doctrine est donc condamnée sans appel. Cette position, ferme sur le fond et ferme sur la forme, va toutefois être progressivement réévaluée au cours des décennies suivantes, à mesure que l’Église cherchera une voie pour promouvoir l’unité chrétienne sans renoncer à ses principes.
Vatican II et Unitatis Redintegratio (1964) : vers un œcuménisme ouvert mais fidèle à la vérité
Trente-six ans après Mortalium Animos, l’Église catholique s’engage dans une réflexion profonde lors du Concile œcuménique Vatican II (1962-1965). Le contexte a beaucoup changé : les horreurs de la Seconde Guerre mondiale ont suscité un ardent désir de réconciliation entre peuples et confessions, et des contacts se sont noués entre l’Église catholique et les autres communautés chrétiennes. Le pape Jean XXIII, qui convoqua le Concile, était lui-même animé d’un esprit œcuménique et institua en 1960 un Secrétariat pour l’unité des chrétiens. C’est donc dans un climat plus favorable au dialogue que le Concile promulgua le 21 novembre 1964 le décret Unitatis Redintegratio (Rétablissement de l’unité), document fondateur de la nouvelle approche catholique de l’œcuménisme.
L’approche de Vatican II tranche nettement avec le ton de 1928, tout en réaffirmant la continuité sur l’essentiel. Unitatis Redintegratio s’ouvre en affirmant que « promouvoir la restauration de l’unité entre tous les chrétiens » est l’un des objectifs principaux du Concilevatican.va. Le texte reconnaît humblement que la division entre chrétiens « s’oppose ouvertement à la volonté du Christ » et constitue un scandale pour le mondevatican.va. Signe d’un changement de perspective, le Concile admet que des torts ont pu exister de part et d’autre dans les ruptures historiques. En effet, Unitatis Redintegratio note que durant les siècles passés, des « communautés considérables furent séparées de la pleine communion de l’Église catholique, parfois par la faute des personnes de l’une et de l’autre partie »vatican.va. Contrairement à la vision très unilatérale de Pie XI, l’Église reconnaît ici qu’elle ne peut pas entièrement imputer aux seuls « dissidents » le schisme ou l’hérésie du passé ; le péché et l’incompréhension ont été partagés.
Sur le plan du langage, Vatican II inaugure l’expression « frères séparés » (fratres seiuncti en latin) pour désigner les chrétiens non-catholiques. Là où Pie XI parlait de « retour des dissidents », l’Église parle désormais de fraternité et de communion, même si celle-ci est incomplète. Unitatis Redintegratio souligne ainsi que « ceux qui naissent aujourd’hui dans de telles communautés [séparées] et qui vivent de la foi au Christ, ne peuvent être accusés de péché de division, et l’Église catholique les entoure de respect fraternel et de charité ». En effet, ajoute le texte, les chrétiens baptisés non-catholiques « se trouvent dans une certaine communion, bien qu’imparfaite, avec l’Église catholique »vatican.va. Ces quelques lignes marquent une évolution considérable. L’Église affirme explicitement qu’on ne peut reprocher aux chrétiens actuels appartenant aux Églises issues des ruptures anciennes (telles que les Églises orthodoxes ou les communautés issues de la Réforme) d’être eux-mêmes coupables du schisme de leurs ancêtres. Ils sont nos frères en Christ, et parce qu’ils ont reçu un baptême valide et partagent la foi au Christ, ils jouissent d’une certaine communion avec l’Église catholique, même si cette communion n’est pas encore pleine. C’est ce que l’on appelle la notion de « communion imparfaite » : un lien réel, fondé notamment sur le baptême et des éléments de foi communs, mais un lien partiel du fait des divergences doctrinales ou disciplinaires qui subsistentvatican.va. L’Église catholique se reconnaît ainsi en communion incomplète avec les autres baptisés ; ces derniers « portent à juste titre le nom de chrétiens » et sont même reconnus « à bon droit comme des frères dans le Seigneur » par les catholiquesvatican.va. Ce changement de vocabulaire traduit une approche plus bienveillante et ouverte, sans renier la réalité des obstacles qui demeurent sur le chemin d’une pleine unitévatican.va.
Autre apport majeur de Unitatis Redintegratio : la reconnaissance que beaucoup de vérités chrétiennes, de dons spirituels et de moyens de sanctification se trouvent aussi en dehors des structures visibles de l’Église catholique. Le décret conciliaire note que « parmi les éléments ou les biens […] grâce auxquels l’Église se construit et est vivifiée, plusieurs, et même beaucoup, […] peuvent exister en dehors des limites visibles de l’Église catholique ». Il énumère par exemple « la Parole de Dieu écrite, la vie de grâce, la foi, l’espérance et la charité, […] d’autres dons intérieurs du Saint-Esprit et d’autres éléments visibles » présents chez les non-catholiquesvatican.va. « Tout cela, qui provient du Christ et conduit à lui, appartient de droit à l’unique Église du Christ », poursuit le Concilevatican.va. Cette affirmation signifie que l’Église reconnaît des “semences de vérité et de sainteté” au-delà de ses frontières visibles. En d’autres termes, ce qui est authentiquement vrai, bon et saint dans les autres communions chrétiennes vient en dernier ressort du Christ et tend vers le Christ – et donc, du point de vue catholique, tend vers la plénitude de la vérité qu’est l’unité catholique. De fait, le décret constate que dans ces communautés séparées, « beaucoup d’actions sacrées de la religion chrétienne […] peuvent certainement produire effectivement la vie de grâce », donnant même « accès à la communion du salut »vatican.va. L’Esprit Saint est à l’œuvre chez les autres chrétiens : il se sert de leurs Églises et communautés « comme de moyens de salut, dont la vertu [efficace] dérive de la plénitude de grâce et de vérité qui a été confiée à l’Église catholique »vatican.va. On voit ici apparaître une notion capitale : la plénitude des moyens de salut (tous les dons salvifiques du Christ) réside dans l’Église catholique, mais les communautés séparées en ont conservé de précieuses “parties”, que l’Esprit utilise pour sanctifier et conduire au salut leurs membres. Ces « éléments de sanctification et de vérité » présents ailleurs sont autant de points d’appui pour l’unité : « Tous ces biens proviennent du Christ et conduisent à lui […] et appellent par eux-mêmes l’unité catholique », affirme même Lumen Gentium (constitution dogmatique sur l’Église) reprise par Unitatis Redintegratioeglise.catholique.fr. L’image des « semences de vérité » illustre bien cette idée : on trouve dans les autres communautés chrétiennes des germes authentiques de la vérité chrétienne, qui sont appelés à s’épanouir pleinement lorsqu’advient l’unité dans la vraie foi.
Malgré cette ouverture généreuse, le Concile ne renonce aucunement à l’affirmation de la singularité de l’Église catholique dans le dessein divin. Au contraire, Unitatis Redintegratio réaffirme, en écho à Pie XI mais dans une formule renouvelée, que l’unité visible voulue par le Christ subsiste dans l’Église catholique seule. Il déclare en effet : « C’est par la seule Église catholique du Christ, laquelle est “moyen général de salut”, que peut s’obtenir toute la plénitude des moyens de salut. Car c’est au seul collège apostolique, présidé par Pierre, que furent confiées […] toutes les richesses de la Nouvelle Alliance, afin de constituer sur terre un seul Corps du Christ auquel il faut que soient pleinement incorporés tous ceux qui […] appartiennent déjà au Peuple de Dieu »eglise.catholique.fr. Ce passage, emprunté à Unitatis Redintegratio (§3), insiste sur deux points : d’une part, l’Église catholique possède l’intégralité des moyens de salut (la pleine vérité doctrinale, la plénitude des sacrements et de la grâce, le ministère apostolique), ce qui légitime qu’on l’appelle « le moyen général de salut » pour l’humanité ; d’autre part, ceux qui sont déjà unis partiellement au Peuple de Dieu (par exemple les autres chrétiens baptisés) sont appelés à être pleinement incorporés à ce seul Corps du Christ qu’est l’Église. En termes plus simples, l’ultime objectif de l’effort œcuménique, pour l’Église catholique, demeure le rétablissement d’une unité pleine et visible, dans la même Église du Christ, dotée de la plénitude des dons du Seigneur. Là encore transparaît la continuité avec l’enseignement antérieur : Vatican II, tout en adaptant le ton, n’enseigne pas qu’il y aurait plusieurs « véritables Églises » au sens plein, ni que l’unité puisse être atteinte par une fédération de communautés autonomes. Non : il proclame que l’unité voulue par le Christ est déjà réalisée de façon permanente dans l’Église catholique (elle « subsiste de façon inamissible dans l’Église catholique »vatican.va) et que c’est en rejoignant pleinement cette unité que les chrétiens séparés réaliseront le vœu du Christ « que tous soient un ». La différence majeure est que Vatican II reconnaît que, bien que l’unité soit blessée, l’Église du Christ n’est pas totalement absente des autres communautés : elle y est partiellement présente par les éléments de sainteté qui s’y trouvent, sans cesser d’exister pleinement dans l’Église catholique.
Un point important mérite d’être souligné : cette nouvelle orientation œcuménique de Vatican II s’accompagne d’une mise en garde claire contre tout compromis doctrinal. Le Concile veut éviter qu’on interprète l’ouverture comme une dilution de la foi. Ainsi, au §11 de Unitatis Redintegratio, les Pères conciliaires déclarent sans ambages : « Rien n’est plus étranger à l’œcuménisme que ce faux irénisme qui altère la pureté de la doctrine catholique et obscurcit son sens authentique et assuré »vatican.va. Le terme faux irénisme vise une attitude consistant à rechercher la paix à tout prix, en gommant les vérités qui fâchent ou en relativisant l’enseignement de l’Église. Vatican II condamne fermement une telle démarche, la jugeant étrangère à l’authentique esprit œcuménique. Cette phrase aurait pu être signée de Pie XI : elle montre que l’exigence de fidélité doctrinale demeure intacte. L’œcuménisme conciliaire n’est donc pas un irénisme naïf : il s’agit au contraire d’un processus de dialogue dans la vérité, où chacun est appelé à approfondir sa fidélité au Christ. Pour l’Église catholique, progresser vers l’unité ne signifie pas niveler les dogmes ou adopter le relativisme que Pie XI redoutait, mais plutôt s’ouvrir aux autres dans la charité sans renoncer à la vérité.
En définitive, Unitatis Redintegratio a inauguré une ère nouvelle : l’Église catholique s’engage résolument dans le mouvement œcuménique mondial. Elle encourage la prière commune pour l’unité, le dialogue théologique avec les autres confessions, la collaboration au service de l’humanité, et même une auto-réforme continuelle pour être plus fidèle à l’Évangilevatican.vavatican.va. Ce faisant, elle reste guidée par une vision claire : l’unité pour laquelle on prie et l’on travaille est celle de l’Église du Christ une et visible, que, selon sa foi, l’Église catholique incarne pleinement. La continuité doctrinale avec Pie XI est assurée sur ce point fondamental, même si la stratégie pastorale et le regard porté sur les « frères séparés » ont profondément évolué vers plus de compréhension, de respect et d’amour fraternel.
Le Catéchisme de l’Église catholique (1992) : synthèse et continuité de l’enseignement œcuménique
Après le Concile Vatican II, l’Église catholique a multiplié les gestes et les dialogues en faveur de l’unité chrétienne. Les papes successifs – Paul VI, Jean-Paul II, etc. – se sont investis dans des rencontres avec les responsables orthodoxes, anglicans et protestants, et de nombreuses commissions théologiques mixtes ont cherché à rapprocher les points de vue. C’est dans ce contexte d’œcuménisme devenu partie intégrante de la vie de l’Église qu’est publié, en 1992, le Catéchisme de l’Église catholique (CEC). Ce document de référence, promulgué sous le pontificat de Jean-Paul II, se veut une synthèse de la foi catholique actualisée à la lumière de Vatican II. Il consacre plusieurs paragraphes à l’unité de l’Église et à l’œcuménisme, entérinant de manière officielle et pédagogique la position catholique contemporaine.
Le Catéchisme rappelle d’abord l’enseignement traditionnel sur l’unité de l’Église : il reprend par exemple l’affirmation de Lumen Gentium selon laquelle l’Église du Christ « subsiste […] dans l’Église catholique gouvernée par le successeur de Pierre »eglise.catholique.fr. Citant explicitement Unitatis Redintegratio, il souligne que la plénitude des moyens de salut se trouve dans l’Église catholique et que l’unité visible requiert l’incorporation de tous les chrétiens dans cette Église uneeglise.catholique.fr. Ainsi, le CEC §816 enseigne dans la droite ligne du Concile que l’unique Église fondée par le Christ est pleinement réalisée dans l’Église catholique, dotée de tous les moyens de grâce voulus par le Seigneur.
Abordant ensuite la question des divisions historiques, le Catéchisme adopte textuellement le langage de Vatican II pour décrire la situation des chrétiens non-catholiques. Le paragraphe 818 du CEC réaffirme que « ceux qui naissent aujourd’hui dans des communautés issues de telles ruptures […] et qui vivent la foi au Christ, ne peuvent être accusés de péché de division, et l’Église catholique les entoure de respect fraternel et de charité »eglise.catholique.fr. De même, ces frères séparés, justifiés par le baptême et incorporés au Christ, « portent à juste titre le nom de chrétiens » et les catholiques les reconnaissent « à bon droit comme des frères dans le Seigneur »eglise.catholique.fr. On retrouve ici mot pour mot la déclaration d’Unitatis Redintegratio (§3) déjà analysée : l’Église maintient donc officiellement cette attitude bienveillante et lucide envers les chrétiens non-catholiques. La “communion imparfaite” entre leurs communautés et l’Église catholique est pleinement intégrée à la doctrine catholique : leur baptême commun crée un lien réel, même s’il manque encore la pleine unité dans la foi, les sacrements et le gouvernement de l’Église.
Le paragraphe 819 du Catéchisme poursuit en énonçant, là encore en écho direct au Concile, que « beaucoup d’éléments de sanctification et de vérité » existent hors des limites visibles de l’Église catholiqueeglise.catholique.fr. Il cite la liste familière : « la Parole de Dieu écrite, la vie de la grâce, la foi, l’espérance et la charité, […] d’autres dons intérieurs du Saint-Esprit et d’autres éléments visibles », conformément à Unitatis Redintegratio (§3) et à Lumen Gentium (§15)eglise.catholique.fr. Le Catéchisme explicite que l’Esprit du Christ agit dans ces Églises et communautés ecclésiales séparées et qu’il s’en sert comme des instruments de salut « dont la force vient de la plénitude de grâce et de vérité » confiée à l’Église catholiqueeglise.catholique.fr. Tous ces biens spirituels présents chez d’autres chrétiens « proviennent du Christ et conduisent à lui », et par là même, ajoute le texte, ils « appellent par eux-mêmes l’unité catholique »eglise.catholique.fr. Ce langage du Catéchisme confirme que l’Église reconnaît effectivement des « semences de vérité » en dehors d’elle : ce qui est vrai et saint ailleurs appartient en propre au Christ et tend à l’unité qu’il désire pour son Église. On retrouve la vision dynamique d’un appel à l’unité à travers les vérités fragmentaires présentes dans le monde chrétien non-catholique.
En somme, le Catéchisme de 1992 consacre l’orientation œcuménique catholique moderne en la liant étroitement à la doctrine traditionnelle. Il n’y a pas de rupture, mais une continuité dans un nouvel équilibre : continuité, car l’exigence de l’unité dans la plénitude de la vérité catholique est réaffirmée sans ambiguïté ; nouvel équilibre, car cette affirmation cohabite avec la reconnaissance de la diversité chrétienne et de la possibilité du salut à l’œuvre hors des frontières visibles de l’Église. Le CEC insiste également sur le devoir de tous les fidèles de prier et de travailler pour l’unité (« L’unité, “le Christ l’a accordée à son Église dès le commencement […] et nous espérons qu’elle s’accroîtra de jour en jour” », lit-on au §820, citant Unitatis Redintegratio 4vatican.va). L’orientation pratique donnée est donc celle du dialogue, de la prière commune, de la purification de la mémoire et de la réforme intérieure – autant de points déjà formulés par le Concile Vatican II et désormais intégrés à l’enseignement ordinaire de l’Église.
Notons enfin que le Catéchisme de l’Église catholique a été suivi, trois ans plus tard, par l’encyclique Ut unum sint (1995) de Jean-Paul II, qui renforce encore l’engagement œcuménique en le présentant comme une exigence intrinsèque de la foi chrétienne. Sans entrer dans le détail de ce document, mentionnons simplement qu’il réaffirme, dans l’esprit du Catéchisme, la double fidélité qui guide l’œcuménisme catholique : fidélité à la vérité tout entière (unitatis* – la pleine unité visible dans la vérité révélée) et fidélité à la prière du Christ pour ses disciples (ut unum sint – « Qu’ils soient un »). Le Catéchisme de 1992 aura ainsi fourni le socle doctrinal clair sur lequel l’Église contemporaine continue de bâtir son action œcuménique.
Conclusion : Unité dans la vérité, continuité d’un principe immuable
De Pie XI à Vatican II, puis de Vatican II au Catéchisme de 1992, l’Église catholique a fait évoluer son approche de l’œcuménisme sans renier le cœur de sa doctrine. Pie XI, confronté aux premiers élans œcuménistes perçus comme mençant la pureté de la foi, a rappelé avec force que la vérité catholique ne saurait être relativisée ou mise sur un pied d’égalité avec l’erreur : l’unité ne vaut que si elle se fait dans la vérité. Vatican II, dans un contexte historique différent, a montré qu’il était possible de poursuivre l’idéal de l’unité chrétienne par le dialogue et la reconnaissance mutuelle, sans compromettre la foi reçue des Apôtres. Les Pères conciliaires ont changé de ton – préférant l’appel fraternel à la condamnation – et ils ont adopté un regard plus nuancé sur les autres communautés (reconnaissant en elles des éléments de vérité et de sainteté). Néanmoins, ils ont explicitement exclu tout faux irénisme diluant la doctrinevatican.va, maintenant ainsi le principe de Pie XI selon lequel l’œcuménisme n’est légitime que s’il respecte l’intégrité de la foi catholique. Le Catéchisme de 1992, reprenant fidèlement l’héritage conciliaire, vient confirmer que cette ligne de crête est désormais celle de l’Église universelle : ouvrir les bras aux autres chrétiens en vue de l’unité, sans jamais renoncer aux vérités que l’Église proclame comme essentielles au salut.
Au fond, la continuité doctrinale apparaît nettement. Pour l’Église catholique, l’unité des chrétiens est un impératif évangélique – « Que tous soient un… afin que le monde croie » (Jn 17,21) rappelle Pie XIvatican.va – mais cette unité doit se réaliser « dans l’unique véritable Église du Christ », selon l’expression de 1928vatican.va. En 1964, on exprimera la même idée en affirmant que l’Église catholique possède la « plénitude des moyens de salut » et que tous les disciples du Christ sont appelés à y entrer pleinementeglise.catholique.fr. L’enjeu commun à ces déclarations, c’est la conviction que la vérité révélée par le Christ est une, qu’elle a été confiée à son Église, et que l’unité ne peut se faire en trahissant cette vérité.
Certes, la manière de présenter les choses a changé, reflétant une meilleure compréhension historique et une charité plus grande envers les autres chrétiens. Ce qui était formulé autrefois en termes de « retour des égarés à la maison » est désormais exprimé comme un cheminement commun vers la pleine communion, dans lequel chaque partie est invitée à se convertir davantage au Christ. Le dialogue a remplacé la confrontation, et le respect a remplacé la méfiance systématique. Cependant, ces différences de ton et de stratégie ne doivent pas masquer l’élément permanent : jamais l’Église catholique n’a accepté un œcuménisme qui serait indifférent à la vérité ou qui considèrerait toutes les doctrines comme équivalentes. L’œcuménisme catholique reste, fondamentalement, un œcuménisme de la vérité dans la charité.
En conclusion, de Mortalium Animos au Catéchisme de 1992, en passant par Unitatis Redintegratio, l’Église catholique n’a cessé d’enseigner que l’unité des chrétiens est souhaitable et même nécessaire, mais à condition de ne pas sacrifier la vérité révélée. Ce fil rouge garantit la cohérence de sa position. Pie XI posait ce principe de manière négative (en condamnant les tentatives d’unité au prix du relativisme) ; Vatican II et le Catéchisme le formulent de manière positive et pastorale (en invitant au dialogue œcuménique, tout en cherchant une unité “dans la plénitude de la vérité”). Ainsi se rejoignent, à plus d’un demi-siècle de distance, la vigilance doctrinale du pape de 1928 et l’élan fraternel du Concile : l’unité pleine et visible dans l’Église du Christ, sans relativisme, orientée vers la vérité toute entière. C’est finalement la prière du Christ lui-même qui guide l’Église sur cette voie : « Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité… Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi… » (Jn 17,17.21). L’Église catholique entend y répondre fidèlement, convaincue que la vraie unité ne peut se construire que dans la vérité de l’Évangile.
Sources citées :
-
Pie XI, Lettre encyclique Mortalium Animos (6 janvier 1928)vatican.vavatican.vavatican.va.
-
Concile Vatican II, Décret Unitatis Redintegratio (21 novembre 1964)vatican.vavatican.vaeglise.catholique.frvatican.va.
-
Catéchisme de l’Église catholique (1992), §§816-819eglise.catholique.freglise.catholique.fr.
Commentaires
Enregistrer un commentaire