Conciliarisme : quand le concile prétend gouverner l’Église

 

Conciliarisme : quand le concile prétend gouverner l’Église




Synthèse exécutive

Le conciliarisme désigne, dans son noyau dur, l’idée qu’un concile général — parce qu’il « représente » l’Église universelle — peut, dans certaines circonstances, se tenir au-dessus du pape et lui imposer l’obéissance, notamment pour répondre à un schisme et conduire la réforme « en tête et en membres ». Cette théorie n’apparaît pas d’abord comme une abstraction : elle naît d’une urgence politique et spirituelle, celle du Grand Schisme d’Occident (1378–1417), lorsque la chrétienté latine se retrouve fragmentée entre obédiences rivales et qu’une solution « normale » (le gouvernement ordinaire par un pape reconnu) n’est plus opérante. 

Le conciliarisme s’inscrit ensuite dans des textes précis et datés. À Constance, le décret Haec sancta synodus (6 avril 1415) affirme que le concile, « légitimement assemblé » et « représentant l’Église militante », tient « son pouvoir immédiatement du Christ » et que tous — y compris « même s’il s’agit de la dignité papale » — doivent lui obéir pour la foi, l’extirpation du schisme et la réforme. Deux ans plus tard, Frequens (9 octobre 1417) tente d’« institutionnaliser » cette correction par le concile en programmant des conciles réguliers (5 ans, puis 7, puis tous les 10 ans). 

L’expérience la plus radicale se joue au concile suivant, ouvert à Bâle en 1431 : conflit avec Eugène IV, refus de dissolution, « procès » du pape, déposition (25 juin 1439) et élection d’un antipape, Félix V (5 novembre 1439). En parallèle, le concile « transféré » par le pape à Ferrare puis Florence proclame l’union avec les Grecs dans la bulle Laetentur caeli (6 juillet 1439). Au terme, la voie conciliariste s’épuise politiquement et ecclésialement (dislocation des soutiens, retour progressif à l’obédience romaine). 

Sur le long terme, la question « concile contre pape » est reconfigurée plutôt que purement effacée. Vatican I (1870) affirme la primauté de juridiction du pontife romain et rejette explicitement l’idée d’un recours au concile « comme à une autorité supérieure » au pape. Vatican II (1964) met en avant la collégialité épiscopale, mais « dans la communion hiérarchique » avec le chef du collège, sans effacer la primauté. Un document romain de 1998 insiste sur l’harmonie « originaire » entre primauté et épiscopat. 

Repères éditoriaux


Summarium latinum (Latine ecclesiastice)
Conciliarismus, ex necessitate Magni Schismatis Occidentalis ortus, docuit concilium generale Ecclesiam repraesentans potestatem a Christo immediate habere, ac etiam Romano Pontifici in rebus fidei, schismatis et reformationis praevalere. Experientia Constantiensis et Basiliensis ostendit utilitatem in crisi, sed etiam periculum divisionis; postea primatus definitus est, collegialitas autem in communione ordinata. 

Article

En novembre 1414, Constance devient, pour quelques années, une capitale provisoire de la chrétienté occidentale. À l’échelle de l’époque, c’est une concentration inouïe d’hommes d’Église, de juristes, de théologiens — et d’intérêts. L’objectif est simple à formuler, impossible à exécuter sans casser quelque chose : sortir d’un schisme qui, depuis 1378, a instauré l’anormal comme quotidien. À force de vouloir préserver la dignité pontificale, l’Église a fini par exhiber l’inverse de ce qu’elle prétend incarner : l’unité. 

Car au moment où s’ouvre le concile, l’Occident latin vit une situation presque absurde : on peut être catholique et « devoir obéissance » à trois papes selon le pays, la diplomatie ou la fidélité d’obédience. Le concile de Pise (1409), censé réparer la fracture, a même aggravé le tableau en ajoutant une troisième ligne pontificale. Ce « système » ne tient que par inertie, et c’est précisément cette inertie que le concile entend briser. 

Dans cette mécanique de crise, deux figures pèsent. L’une porte le titre impérial : Sigismond, protecteur du concile et organisateur de la sortie. L’autre est l’un des papes contestés : Jean XXIII, qui a convoqué le concile mais qui découvrira vite qu’une assemblée réunie pour juger « le schisme » peut finir par juger ceux qui l’incarnent. Le concile finira par déposer Jean XXIII et Benoît XIII, tandis que Grégoire XII renonce — triangle démonté, pièce par pièce. 

C’est dans ce contexte qu’émerge l’argument conciliariste : si l’Église est en danger d’éclatement, elle doit disposer d’un organe capable de trancher au-dessus des compétitions de personnes. Le décret Haec sancta synodus (6 avril 1415) formule ce geste de souveraineté : le concile se dit « représentant l’Église » et affirme « tenir son pouvoir immédiatement du Christ ». Sur le plan juridique, la phrase a l’allure d’un couperet ; sur le plan politique, elle donne au concile l’outil nécessaire pour faire ce qu’il doit faire : terminer la crise, même si cela implique de contraindre la papauté. 

Le conciliarisme n’est pas seulement une thèse : c’est aussi une méthode. À Constance, on innove dans les procédures : les votes se structurent « par nations » plutôt que par simple addition de voix individuelles, et les débats se préparent dans des groupes, commissions et congrégations où se mêlent théologiens et canonistes. C’est une manière de « représenter » l’Église autrement : moins comme une pyramide, davantage comme un corps qui délègue, délibère, puis tranche. Le choix est controversé, mais il s’impose dans la pratique au cœur de la crise. 

Reste une question, décisive : comment empêcher que l’outil de crise ne se referme une fois la crise terminée ? Le concile répond par un second texte, Frequens (9 octobre 1417). L’idée est d’une logique redoutable : si l’absence de conciles favorise « erreurs, schismes, abus », alors il faut rendre les conciles réguliers. Le texte prévoit une cadence (5 ans, puis 7, puis tous les 10 ans) et tente, en quelque sorte, d’inscrire une forme de contrôle institutionnel sur le gouvernement de l’Église. 

Le 11 novembre 1417, l’élection de Martin V ferme la parenthèse du schisme. Mais elle ouvre une autre bataille : celle de l’interprétation. Haec sancta a-t-il valeur doctrinale durable ou n’est-il qu’une « législation de nécessité » ? Martin V approuve-t-il tout ce qui a été fait, ou seulement ce qui a été décidé « conciliariter », c’est‑à‑dire dans des formes qu’il juge recevables ? Des siècles de débats naîtront de ces nuances ; déjà, des contemporains sentent que la solution institutionnelle peut devenir une nouvelle source de conflit. 

Le concile suivant mettra la question à nu. Convoqué en application de Frequens, celui de Bâle s’ouvre à l’été 1431. Il est appelé par Martin V et confirmé par Eugène IV ; il doit traiter à la fois l’hérésie hussite et la réforme, dans un paysage où le prestige papal reste affaibli par la mémoire du schisme. Mais très vite, la question de la « suprématie » revient : le pape peut‑il dissoudre ou transférer un concile qui se dit représentant de l’Église universelle ? 

La querelle bascule en affrontement. Eugène IV tente de dissoudre, puis de transférer ; le concile refuse et se protège en invoquant l’architecture conçue à Constance. Dans sa phase « parlementaire », Bâle développe des mécanismes internes (députations, majorité qualifiée) et pousse la logique conciliariste jusqu’à un acte extrême : traiter la désobéissance pontificale comme un délit contre l’ordre ecclésial, puis, finalement, comme une hérésie. Autrement dit : ce n’est plus le concile qui se justifie devant le pape ; c’est le pape qui doit se justifier devant le concile. 

Le 25 juin 1439, le concile de Bâle dépose Eugène IV. Le 5 novembre 1439, il élit un antipape sous le nom de Félix V. Sur le papier, le conciliarisme atteint son sommet : l’assemblée se pense assez légitime pour « remplacer » le pape. Dans les faits, elle se heurte à ce que toute théorie de gouvernement doit affronter : la reconnaissance. Sans un faisceau d’obéissances politiques, ecclésiales et diplomatiques, la souveraineté conciliaire se transforme en schisme supplémentaire. C’est ce qui se produit : le geste censé préserver l’unité menace de la briser à nouveau. 

À ce moment précis, un autre événement révèle le rapport de force. À Florence, le 6 juillet 1439, la bulle Laetentur caeli proclame l’union entre Latins et Grecs au terme du concile de Ferrare‑Florence. Le texte célèbre la « concorde » retrouvée et fixe des définitions doctrinales, notamment sur la procession de l’Esprit Saint. Pour la papauté, c’est un coup majeur : montrer qu’elle peut, en présidant un concile reconnu, produire un acte d’unité à portée universelle. Pour Bâle, c’est un signal d’isolement : la « grande scène » de l’unité se joue ailleurs. 

La fin est moins dramatique que le cœur du conflit, mais politiquement implacable : Bâle se rétrécit, se déplace, s’épuise. En 1449, l’expérience se dissout. Il reste un héritage paradoxal : un siècle a vu l’Église expérimenter, dans l’urgence, une forme de « constitutionnalisme » ecclésial, puis constater que ce constitutionnalisme, sans principe d’unité universellement reconnu, peut produire le mal qu’il prétend soigner. 

Controverses et héritages

Du côté des textes, la controverse la plus sensible porte sur Haec sancta : comment lire un décret né pour “extirper le schisme” ? Le débat moderne — chez les historiens, canonistes et théologiens — tourne autour de sa portée : déclaration doctrinale ? acte juridique circonstanciel ? texte volontairement « interprétable » pour créer un consensus minimal ? Un point ressort nettement des travaux accessibles : le décret a été source d’interprétations divergentes et son rôle premier, à Constance, est de donner au concile les moyens de terminer le schisme ; une fois la paix restaurée, l’usage politique du texte se fragilise. 

La question de la « représentation » est l’autre nerf du conciliarisme. Dans la théologie médiévale, l’autorité pouvait être pensée par personnification (le chef “incarne” le corps) ; la crise du schisme oblige à imaginer d’autres modèles : délégation (le chef reçoit mandat) et mimèsis (un organe diversifié “rend visible” le tout). Dans cette lecture, le concile général se présente comme une persona ficta capable d’agir au nom d’un corps ecclésial qui ne doit pas mourir avec les divisions des hommes. Cette façon de conceptualiser la souveraineté conciliaire aide à comprendre pourquoi le conciliarisme est à la fois solution pragmatique et tentation institutionnelle : il crée un centre alternatif, et tout centre alternatif menace l’unité qu’il prétend sauver. 

À l’échelle longue, l’héritage ne disparaît pas : il se déplace. L’historien Francis Oakley a popularisé l’idée d’une « tradition conciliariste » durable, concurrente du modèle monarchique papal, jusqu’aux définitions de 1870. Cette thèse est discutée à l’intérieur de l’historiographie, mais elle pointe une réalité robuste : des arguments conciliaristes reparaissent périodiquement (dans des controverses nationales, universitaires, ou politiques), même lorsque la papauté reconstitue une forte centralisation. 

Le magistère catholique, lui, tranche autrement que l’histoire. Dans Pastor aeternus, Pie IX refuse explicitement l’idée d’un appel “du jugement du pape” vers un concile “comme vers une autorité supérieure”. Vatican II n’inverse pas ce point : il insiste sur la collégialité épiscopale, mais “dans la communion hiérarchique” avec le chef du collège. Un texte romain de 1998 résume la perspective actuelle : primauté et épiscopat ne sont pas en contradiction mais en harmonie, et l’évêque de Rome appartient au collège des évêques. C’est, en un sens, une réponse moderne au vieux problème conciliariste : réaffirmer l’unité du centre sans nier la réalité du corps. 

Annexes pratiques




1378–1417 : Grand Schisme d’Occident


1414–1418 : Constance


6 avr 1415 : Haec sancta


9 oct 1417 : Frequens


11 nov 1417 : élection de Martin V


23 juil 1431 : ouverture de Bâle


1431–1437 : conflit avec Eugène IV


1438–1439 : Ferrare puis Florence


25 juin 1439 : déposition ; 5 nov 1439 : Félix V


1449 : dissolution à Lausanne, reflux conciliariste


1870 : Vatican I, Pastor aeternus


1964 : Vatican II, Lumen gentium

AxeConciliaires (Constance/Bâle)Papalistes (primauté pontificale)
Thèse ecclésiologiqueLe concile général, représentant l’Église, tient pouvoir immédiat du Christ et peut contraindre le pape en situation de crise. Le pape détient une primauté de juridiction sur l’Église universelle ; l’appel au concile comme autorité supérieure est erroné. 
Argument juridiqueL’“urgence” (schisme) oblige : le concile s’auto-autorise pour sauver l’unité, puis cherche à rendre cette autorité régulière (Frequens). “Sedes Apostolica” : juridiction suprême, non “rétractable” par une instance supérieure ; refus du recours contre le pape vers un concile “supérieur”. 
Programme politiqueRéformer la tête (papauté/curie) et les membres ; limiter les dissolutions/transferts pontificaux ; organiser des procédures et commissions. Restaurer l’unité par un pape reconnu ; utiliser le concile comme instrument d’unité mais sous présidence/confirmation pontificale. 
Conséquence pratiquePeut résoudre le schisme (Constance), mais peut aussi produire un schisme concurrent (Bâle : déposition/antipape). Centralisation renforcée à l’époque moderne ; clarification doctrinale à Vatican I ; collégialité encadrée à Vatican II. 

Key points (English)

  • Conciliarism emerged as an emergency solution during the Western Schism. 
  • Haec sancta (1415) claims a council’s authority comes directly from Christ, binding even a pope in key matters. 
  • Frequens (1417) tried to institutionalize regular councils. 
  • Basel radicalized the model: trial/deposition of Eugenius IV and election of Felix V (1439). 
  • Florence (1439) strengthened papal legitimacy through union decrees (Laetentur caeli). 
  • Vatican I rejected appeals to a council as superior to the pope; Vatican II emphasized collegiality “with and under” the pope. 

Illustrations suggérées (requêtes + légendes)

  • Requête : “Council of Constance 1414 medieval miniature” — Constance : une ville-tribunal, où l’unité se négocie avant de se décréter. 
  • Requête : “Haec sancta synodus manuscript 1415” — Le texte-clef qui fait basculer l’autorité vers l’assemblée conciliaire. 
  • Requête : “Council of Basel manuscript session” — Bâle : l’expérience conciliariste systématisée, jusqu’au schisme. 
  • Requête : “Pope Eugenius IV portrait” — Un pape face à un concile qui prétend le juger. 
  • Requête : “Laetentur caeli 1439 Florence council” — Florence : l’union proclamée, instrument de légitimation pontificale. 
  • Requête : “First Vatican Council 1870 painting” — Vatican I : définition de la primauté et condamnation de l’appel au concile contre le pape. 

Sources et bibliographie

Sources primaires (prioritaires)

  • Décret Haec sancta synodus (Constance, 6 avril 1415) : formulation de l’autorité conciliaire et de l’obéissance due, y compris par le pape. 
  • Décret Frequens (Constance, 9 octobre 1417) : périodicité des conciles. 
  • Bulle Laetentur caeli (6 juillet 1439) : définition d’union et acte pontifical dans le cadre du concile de Florence. 
  • Vatican I, constitution dogmatique Pastor aeternus (18 juillet 1870) : primauté, juridiction et rejet de l’appel au concile comme autorité supérieure au pape. 
  • Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium (21 novembre 1964) : collégialité épiscopale en communion hiérarchique. 

Études et synthèses (priorisées)

  • Paul De Vooght, mise au point sur les controverses autour de Haec sancta (lecture, portée, débats historiographiques). 
  • Émilie Rosenblieh, étude du procès d’Eugène IV et de la logique juridictionnelle conciliaire. 
  • Lexique historique suisse (HLS/DHS/DSS), synthèse structurée sur le concile de Bâle, sa signification doctrinale et culturelle. 
  • Encyclopædia Britannica, notices de cadrage sur Constance et Bâle (contexte, enjeux, réformes, limites). 
  • Article de la Nouvelle Revue Théologique (Cairn) : lecture “représentation / schisme / unité” et portée ecclésiologique de Constance. 
  • Diocese de Paris : chronologie détaillée (sessions, dates de déposition/élection, transferts), utile pour recouper l’enchaînement factuel. 

Liens vers éditions en ligne (sélection)

text
Haec sancta (traduction + contexte, Fordham Medieval Sourcebook)
https://sourcebooks.web.fordham.edu/source/constance1.asp

Frequens (traduction + contexte, Fordham Medieval Sourcebook)
https://sourcebooks.web.fordham.edu/source/constance2.asp

Pastor aeternus (texte officiel Vatican.va – latin/italien)
https://www.vatican.va/content/pius-ix/en/documents/constitutio-dogmatica-pastor-aeternus-18-iulii-1870.html

Lumen gentium (texte officiel Vatican.va – français)
https://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_const_19641121_lumen-gentium_fr.html

Laetentur caeli (texte officiel Vatican.va – latin)
https://www.vatican.va/content/eugenius-iv/la/documents/bulla-laetentur-caeli-6-iulii-1439.html

Paul De Vooght (1970, Persée)
https://www.persee.fr/doc/thlou_0080-2654_1970_num_1_1_996

Émilie Rosenblieh (2009, Persée)
https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_2009_num_87_3_7694

Lexique historique suisse : Concile de Bâle (HLS/DHS/DSS)
https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/017162/

Encyclopædia Britannica : Council of Constance / Council of Basel
https://www.britannica.com/event/Council-of-Constance
https://www.britannica.com/event/Council-of-Basel

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