La tiare sur les ruines de l’Empire romain

 

La tiare sur les ruines de l’Empire romain







« La papauté n'est rien d'autre que le fantôme de l'Empire romain disparu, qui siège ceint d'une couronne sur sa tombe. » C’est par ces mots acerbes que le philosophe anglais Hobbes décrivit le trône de Saint Pierrefr.wikipedia.org. Paradoxe vivant : dans la Rome antique où les Césars se faisaient dieux, un vieillard en blanc règne aujourd’hui sur un empire d’âmes. Le Pape, nouveau César spirituel, porte un titre emprunté aux pontifes païens – Pontifex Maximus, souverain pontife – et son pouvoir sacré s’étend bien au-delà des frontières que les légions romaines connurent. À travers les siècles, la papauté a perduré comme une survivance mystique de Rome, tenant bon sur le tombeau des Empereurs. Mais à quel prix, et par quel miracle ? Car l’histoire du Saint-Siège est tout sauf un long fleuve tranquille de sainteté. Elle ressemble plutôt à un carnaval tragique peuplé de papes cruels, faibles, indignes ou corrompus, dont les vices auraient dû depuis longtemps faire crouler l’édifice. Et pourtant… malgré les turpitudes des hommes, l’institution immuable traverse le temps, inébranlable dans sa mission spirituelle. L’éternelle Rome pontificale aurait-elle donc, comme le croient les fidèles, une grâce d’État, un souffle du Saint-Esprit qui la porte envers et contre tout ?

Un empire sacré gouverné par des hommes trop humains

Pour qui feuillette les annales pontificales, le contraste est saisissant. D’un côté, la doctrine catholique affirme la sainteté de l’Église, “une, sainte, catholique et apostolique” malgré les pécheurs en son sein. De l’autre, l’histoire exhibe une galerie de souverains pontifes dont les actions semblent relever de la chronique scandaleuse plutôt que de l’Évangile. Déjà au Xe siècle, l’ombre de l’Empire romain déchu laisse place à un désordre moral ahurissant au cœur même de Rome. La période dite du Saeculum obscurum – le “siècle obscur” – voit la papauté dominée par des familles aristocratiques sans foi ni loi. Le jeune Jean XII en est l’exemple le plus atroce : devenu pape à 18 ans, ce fils d’une dynastie romaine transforme le Palais du Latran en maison de débauche, festoyant avec ses maîtresses et même sa propre nièceen.wikipedia.org. Les chroniqueurs rapportent qu’il levait son verre en trinquant au diable, qu’il invoquait Jupiter et Vénus en plaisantant aux dés, et qu’il ne se donnait même plus la peine de célébrer la messe aux heures prescritesen.wikipedia.org. Pire encore, tel un prince dégénéré, Jean XII aurait crevé les yeux de son confesseur et castré un cardinal avant de le tuer en.wikipedia.org. Finalement, ce pontife de scandale meurt comme un personnage de farce tragique : foudroyé en plein adultère – la rumeur dit qu’un mari jaloux l’aurait surpris en flagrant délit et expédié ad patres en.wikipedia.org. Tel fut le destin d’un successeur de Pierre, indigne de la tiare au point d’en devenir une caricature sanguinaire et lubrique.

Un tel règne eût suffi à détruire n’importe quelle autre institution religieuse. Mais la papauté, pareille au roseau qui plie sans rompre, a continué son chemin. D’autres, hélas, emprunteraient des voies aussi tortueuses. Au XIe siècle, l’influence des grandes familles romaines sur le trône pontifical aboutit à l’ascension de Benoît IX, peut-être le plus jeune pape de l’histoire, et certainement l’un des plus dissolus. Élu aux alentours de vingt ans, Benoît IX traite le Vatican comme un fief personnel : il serait coupable, dit-on, de viols, de meurtres et d’orgies effrénées en.wikipedia.orgen.wikipedia.org. Son propre parrain, le prêtre Jean Gratien, finira par lui acheter la tiare tant le jeune homme souhaitait s’en défaire pour, dit la légende, se marier en.wikipedia.org. En 1045, Benoît IX vend la papauté comme on vendrait une vulgaire charge publique – fait unique dans les annales – et abandonne Rome en échange d’une fortune en.wikipedia.orgen.wikipedia.org. Mais l’histoire vire à la farce : regrettant sa décision, il revient quelque temps plus tard avec une bande d’hommes en armes pour reprendre le trône de Saint Pierre, plongeant l’Église dans le chaos. On voit ainsi trois papes rivaux – Benoît IX, son successeur Grégoire VI (le propre parrain-acheteur) et un éphémère Sylvestre III – s’anathématiser et se disputer simultanément la tiare, au grand scandale de la chrétienté. Il faudra l’intervention de l’empereur germanique Henri III et un concile à Sutri en 1046 pour déposer tout ce beau monde, tel un ménage de tyrans qu’on chasse du palaisen.wikipedia.org. Le trône pontifical, souillé par ces simonies et ces violences, aurait pu perdre toute autorité morale. Mais l’institution, elle, survécut : un nouveau pape, réformateur, fut élu, et la longue lignée continua.

Le “Synode du Cadavre” en 897 : le pape Étienne VI fait juger le corps exhumé de son prédécesseur Formose, scène peinte ici par Jean-Paul Laurens. Cette macabre parodie de justice illustre la décadence où sombra parfois la papauté. Malgré de tels épisodes de démence ecclésiastique – on pense aussi au sinistre “synode du cadavre” de 897, où le pape Étienne VI fit exhumer et traîner devant un tribunal le cadavre pourrissant du pape Formose afin de le condamner post mortem – la barque de Pierre ne chavire pas. Elle tangue, elle est souillée, moquée, mais elle reste à flot. À Avignon, au XIVe siècle, les papes exilés deviennent les marionnettes des rois de France, menant grand train dans des palais fastueux tandis que Rome dépérit. Bientôt, deux lignées de papes concurrentes – l’une en France, l’autre en Italie – s’excommunient mutuellement. L’unité de l’Église éclate en schisme, et jusqu’à trois pontifes rivaux se prétendent simultanément les vrais Vicaires du Christ. Contradiction théologique et morale flagrante : comment l’homme de foi simple pouvait-il reconnaître le vrai Pasteur dans cette cacophonie d’anathèmes ? Et pourtant, là encore, la crise passe. L’Église convoque des conciles, tranche dans le vif, dépose les prétendants et rétablit un seul pape sur le trône apostolique. La tempête schismatique, qui eût pu briser la confiance des fidèles à jamais, finit par s’apaiser – et la papauté, telle une institution increvable, poursuit son pèlerinage à travers l’Histoire.

Cruauté, luxure et simonie – et pourtant Credo in unum Deum…

La liste des papes indignes serait longue comme une litanie infernale. Comment ne pas évoquer les Borgia, cette famille dont le seul nom évoque poison et luxure ? Au XVe siècle, Alexandre VI (Rodrigo Borgia) illustre à lui seul la face sombre de la Renaissance ecclésiastique. Élu à coups de pots-de-vin et de promesses scandaleuses, ce pontife népotiste multiplie les maîtresses et engendre plusieurs enfants qu’il légitime et couvre de titres. Les chroniques rapportent qu’il pratiquait sans vergogne la simonie (vente des charges sacrées) et vivait dans un luxe ostentatoire. En l’an de grâce 1501, il organise avec son fils César Borgia une fête qui restera infâme sous le nom de Banquet des Chandelles ou des Châtaignes – une nuit d’orgie au palais du Vatican même, où 50 courtisanes nues rampent pour amuser le Pape et sa famille dans des jeux obscènes allthatsinteresting.comallthatsinteresting.com. D’innombrables témoins accusent Alexandre VI et sa progéniture de meurtres, d’incestes et de rapines, à tel point que la figure même du Vicaire du Christ semble alors tournée en dérision par son comportement en.wikipedia.orgallthatsinteresting.com. Comment l’Église a-t-elle pu supporter qu’un tel homme soit le gardien des clefs de Saint Pierre ? Le scandale du Borgia provoqua d’ailleurs une indignation générale en Europe – Luther et les réformateurs ne s’y trompèrent pas, voyant en lui la preuve de la corruption de Rome. Et pourtant… le successeur d’Alexandre VI n’en resta pas moins le Vicaire du Christ légitime. Le credo fut toujours chanté à la messe. Aucune vérité dogmatique ne sortit altérée de ce pontificat infâme : le pater noster restait le pater noster, et l’hostie consacrée par ce pape pécheur n’en était pas moins, selon la foi catholique, le Corps du Christ véritable.

C’est là un mystère profond qui laisse songeur : la permanence de la doctrine et des sacrements au milieu du naufrage moral. Les catholiques, dès les premiers siècles, durent affronter le scandale de ministres indignes. Au temps de Saint Augustin, l’hérésie des Donatistes clamait qu’un prêtre pêcheur ne pouvait administrer de vrais sacrements – l’Église répondit que la sainteté des rites dépasse l’indignité du prêtre. Ex opere operato : la validité du baptême ou de l’eucharistie ne dépend pas de la vertu de celui qui les confère, mais de Dieu qui agit à travers lui. Ainsi, même un pape indigne reste le successeur de Pierre, et son pouvoir de lier et délier ne vient pas de sa personne mais de la promesse divine. On voit par là se déployer une étrange logique : l’autorité sacrée survit aux hommes qui l’occupent, tout comme la lumière du soleil traverse les vitraux sales sans en être souillée. À chaque fois qu’un pontificat vire au cauchemar, l’Église se crispe, souffre, mais tient bon. Une génération plus tard, on canonisera tel saint ou telle réformatrice qui auront contribué à relever la barre. Catherine de Sienne tancera le pape exilé d’Avignon et le ramènera à son devoir de pasteur universel. Saint Pierre Damien dénoncera avec véhémence les vices du clergé de son temps (simonie, concubinage) et inspirera des réformes salutaires. Les conciles de Latran puis de Trente finiront par corriger les abus les plus criants, sans jamais renoncer à l’héritage apostolique.

  Il y a dans cette longévité doctrinale un parfum de surnaturel qui laisse songeur même l’observateur sceptique. Comment la barque de l’Église navigue-t-elle encore, après tant de capitaines ivres ou félons qui auraient dû la faire couler ? Napoléon lui-même, qui s’y connaissait en empires, aurait un jour lâché à un cardinal : “Vous prétendez que l’Esprit-Saint guide le Vatican ? Eh bien, il a bien du travail avec tout ce que vos papes lui font faire !”. La boutade souligne en creux l’impensable : malgré l’incompétence ou la perversité de certains de ses papes, l’Église catholique tient bon. Sa doctrine – qu’on y adhère ou non – reste cohérente, son magistère se transmet de génération en génération. Aucun Borgia n’a aboli le Credo, aucun Jean XII n’a anéanti l’Évangile. Au contraire, on voit parfois un pape indigne protéger malgré lui la foi qu’il ne vit pas : ainsi Alexandre VI, si avide de puissance temporelle, n’en a pas moins promulgué en 1493 la bulle Inter Caetera qui partage le Nouveau Monde entre Espagnols et Portugais pour mieux y évangéliser les païens (initiative politique discutable, mais spirituellement motivée en façade). Même recouvert de boue, le dépôt sacré demeurait intact dans le coffre fort de Rome.

Le scandale des papes, une preuve par l’absurde de la Providence ?

En fin de compte, faut-il désespérer ou espérer de ces scandales ? Le croyant affligé pourrait y voir l’œuvre du Malin, sans cesse à l’assaut de l’Église de Dieu. Les âmes chancelantes pourraient vaciller en apprenant les frasques de tel ou tel pontife par le passé – “Comment la vraie Église aurait-elle pu être conduite par de tels monstres ?” demandera-t-on. Mais l’ironie mordante de l’histoire, c’est que le mal même semble se changer en argument mystique. Voici une institution qui proclame son origine divine et sa mission d’amener les hommes vers la sainteté, et que découvre-t-on ? Que certains de ses chefs ont été pires que des païens, plus débauchés que les Césars décadents d’autrefois. Néron persécuta les chrétiens, certes, mais au moins ne prétendait-il pas être chef de l’Église… Tandis qu’un Jean XII ou un Alexandre VI, eux, souillaient de l’intérieur la tunique sans couture. Or, malgré cela, la Chaire de Pierre n’a pas été renversée. On a l’impression qu’une main invisible soutient le siège vacillant pour l’empêcher de choir. Est-ce là, paradoxalement, la meilleure preuve qu’une Providence agit ?

Un vieux dicton assure que « Dieu écrit droit avec des lignes courbes ». Dans le cas des papes indignes, les lignes furent parfois affreusement tordues, et pourtant l’histoire de l’Église, sur le long terme, trace une trajectoire étonnamment droite vers la poursuite de son message. Les pires papes font peut-être briller malgré eux la gloire de Dieu, à la manière d’un fond d’ombre qui fait ressortir la lumière. Après tout, si l’Église était une invention purement humaine, comment aurait-elle survécu à tant d’auto-sabotage ? Quel royaume terrestre aurait perduré après une telle succession de despotes et de bouffons sacrés ? L’Empire romain païen, gangrené par la folie de certains de ses Césars, a fini par s’écrouler. Mais l’« empire » romain chrétien du pontificat, lui, dure toujours, défiant les lois de la politique. Pour le croyant, c’est clair : non est hic homo, “ce n’est pas œuvre d’homme”. Il faut qu’un souffle plus grand que l’homme maintienne la barque à flot. Le Christ, dans l’Évangile, n’avait-il pas promis à Pierre : “Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle” ? En voyant certains papes, on a pu croire les portes de l’enfer grandes ouvertes au cœur même du Vatican. Mais si l’enfer n’a pas prévalu malgré tout, c’est que la promesse tenait bon – contre toute attente humaine.

En contemplant la longue histoire de la papauté, on oscille donc entre le rire jaune, l’indignation et l’émerveillement mystique. Satire et sanctuaire se mêlent étrangement sous la coupole de Saint-Pierre. On songe à ces mots de Bernanos, l’écrivain catholique : “L’Église est pleine de pécheurs, mais c’est encore elle qui contient le plus de saints.” De fait, les mêmes chroniques qui relatent les fornications d’un Borgia nous parlent aussi des prières dans l’ombre de tant de justes, moines, religieuses ou simples fidèles, qui ont maintenu la flamme de la foi quand les pasteurs manquaient à tous leurs devoirs. Cette tension permanente entre le divin et l’humain, entre la boue et la grâce, constitue le drame mystérieux de l’Église. Chaque pape indigne est comme un Judas renouvelé – et pourtant, comme Judas a involontairement servi le plan de la Rédemption, peut-être ces papes scandaleux servent-ils malgré eux la démonstration de la pérennité surnaturelle de l’Église. « O felix culpa… » chante la liturgie pascale à propos du péché originel, heureuse faute qui nous valut un tel Rédempteur. Pour paraphraser ironiquement : O felix scandalum, ô scandale des papes, qui nous vaut une preuve par l’absurde qu’il y a quelqu’un – ou Quelqu’un – au gouvernail de ce navire improbable. Car enfin, après deux mille ans, Rome la sainte tient toujours, défiant l’entendement. L’ancien Empire romain a ses ruines dispersées et ses cendres froides, mais la Rome des papes demeure une vivante controverse, une citadelle spirituelle inexpugnable, comme un phénix éternel renaissant de ses propres corruptions consumées. Les rires sarcastiques des satiristes et les larmes des saints auront accompagné son périple, mais elle avance encore. Habemus Papamnous avons un Pape, envers et contre tout. Et le plus surprenant, c’est que dans ce survivant paradoxal de l’Empire, bien des âmes trouvent encore, à travers la faiblesse des hommes, la trace du Dieu fort.

Sources : L’histoire tumultueuse de la papauté a été documentée par de nombreux historiens et chroniqueurs. Les exemples de papes scandaleux cités ici s’appuient sur des faits rapportés dans les sources historiques : Jean XII et la débauche du Xe siècleen.wikipedia.org, Benoît IX et la simonie du XIeen.wikipedia.orgen.wikipedia.org, le scandale du synode du Cadavreallthatsinteresting.com, ou encore les orgies de la cour des Borgia sous Alexandre VIallthatsinteresting.comallthatsinteresting.com. Malgré ces épisodes sombres, l’Église catholique revendique la continuité de sa doctrine et la validité de ses sacrements à travers les âges. La célèbre formule de Hobbes sur la papauté comme “fantôme de l’Empire romain” illustre poétiquement cette survivance impériale sous un mode spirituelfr.wikipedia.org. L’essai ci-dessus s’est inspiré du style pamphlétaire de Léon Bloy et de la ferveur lucide de Georges Bernanos pour peindre ce tableau contrasté d’une Église divine gouvernée par des hommes trop humains, où le pire côtoie le sacré dans une étrange Providence.

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