La messe des catacombes était-elle vraiment simple ?

 


Ni réunion improvisée ni messe tridentine avant l’heure : ce que révèlent l’archéologie et les premiers chrétiens




Summarium latinum

Imago paucorum christianorum circa mensam sine ordine congregatorum historiae parum congruit. Catacumbae imprimis coemeteria erant; Eucharistia autem iam saeculo secundo lectiones Scripturarum, exhortationem praesidentis, preces communes, oblationem panis et vini, gratiarum actionem, responsionem populi, communionem atque ministerium diaconorum complectebatur. Simplicitas materialis absentiam doctrinae, ordinis et hierarchiae minime significabat.


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« Revenons à la messe des catacombes. »

La formule revient régulièrement lorsqu’il est question de liturgie. Elle évoque une poignée de chrétiens réunis clandestinement autour d’une table, dans une pièce nue, sans vêtements particuliers, sans autel véritable, sans encens, sans cérémonial et presque sans hiérarchie. Quelqu’un aurait lu un passage de l’Évangile, chacun aurait partagé une réflexion, puis le pain et le vin auraient circulé dans une atmosphère fraternelle.

Cette représentation contient quelques éléments exacts : les premières communautés furent souvent modestes, elles se réunirent dans des maisons et leur liturgie ne possédait pas encore tous les développements des siècles suivants.

Mais l’image générale est trompeuse.

La messe primitive n’était ni une réunion de salon légèrement spiritualisée, ni une improvisation collective. Elle était déjà une célébration ordonnée, dominicale, scripturaire, eucharistique et hiérarchisée.

À l’inverse, il serait tout aussi faux d’imaginer saint Justin célébrant au IIᵉ siècle avec un missel médiéval, une chasuble brodée, des clochettes et un grand encensement de l’autel.

L’histoire se trouve entre ces deux caricatures.

Les catacombes étaient d’abord des cimetières

Le premier malentendu porte sur les catacombes elles-mêmes.

Les grands réseaux souterrains chrétiens de Rome apparaissent principalement entre la fin du IIᵉ et le début du IIIᵉ siècle. Leur fonction première était funéraire. Les chrétiens les appelaient coemeteria, mot issu du grec signifiant « dortoir », car les morts y reposaient dans l’attente de la résurrection.

Les catacombes n’étaient donc pas les églises paroissiales ordinaires de Rome.

On pouvait y prier auprès des tombeaux, honorer les martyrs et, dans certaines circonstances, célébrer l’Eucharistie. Mais les chrétiens ne passèrent pas trois siècles à vivre et à célébrer continuellement sous terre, éclairés par trois chandelles pendant que les légionnaires frappaient à la porte.

Les persécutions furent réelles, parfois terribles, mais elles ne furent ni permanentes ni identiques dans toutes les régions de l’Empire. Entre deux vagues de répression, des communautés pouvaient s’organiser, administrer leurs cimetières et disposer d’une certaine visibilité.

Les catacombes témoignent ainsi moins d’une clandestinité permanente que d’une conception chrétienne de la mort. Les défunts formaient encore une communauté, rassemblée dans l’espérance de la résurrection.

Où les premiers chrétiens célébraient-ils ?

Les premières assemblées se réunirent fréquemment dans les maisons de fidèles suffisamment aisés pour accueillir un groupe.

Mais « célébrer dans une maison » ne signifie pas que la réunion demeurait une activité domestique ordinaire.

Un exemple célèbre se trouve à Doura-Europos, dans l’actuelle Syrie. Une construction d’origine domestique fut adaptée au IIIᵉ siècle pour les besoins d’une communauté chrétienne. Une grande salle permettait les rassemblements, tandis qu’une autre pièce fut transformée en baptistère et décorée de peintures chrétiennes, notamment une représentation du Bon Pasteur.

Des recherches récentes ont nuancé l’expression traditionnelle de domus ecclesiae, ou « maison-église ». Les archéologues débattent encore de la chronologie précise, de l’ampleur des transformations et de la permanence éventuelle d’un usage domestique. Ils s’accordent néanmoins sur l’existence d’un espace adapté à des activités chrétiennes communautaires et rituelles.

Il ne s’agissait donc plus simplement de pousser les meubles du salon avant l’arrivée des amis.

L’espace était organisé. Le baptême possédait son lieu propre. Les murs portaient des images. La communauté distinguait matériellement certaines fonctions.

La maison était modeste, mais le culte commençait déjà à modeler l’architecture.

Saint Justin décrit une liturgie reconnaissable

Vers 155, saint Justin Martyr adresse à l’empereur Antonin une défense du christianisme. Il y décrit ce que font les chrétiens lorsqu’ils se rassemblent le dimanche.

Son témoignage est capital.

Le jour appelé « jour du soleil », les chrétiens de la ville et de la campagne se réunissent dans un même lieu. On lit les mémoires des Apôtres et les écrits des prophètes. Lorsque la lecture est terminée, celui qui préside prend la parole et exhorte les fidèles à mettre en pratique ce qu’ils ont entendu.

Tous se lèvent ensuite pour prier.

Du pain ainsi qu’une coupe de vin mêlé d’eau sont apportés à celui qui préside. Celui-ci adresse au Père une longue action de grâce par le Fils et dans l’Esprit Saint. Le peuple répond « Amen ».

Les diacres distribuent alors les aliments eucharistiés aux présents et en portent une part aux absents.

Les grandes lignes de la messe sont déjà visibles :

la réunion du dimanche ;

la lecture des prophètes et des écrits apostoliques ;

l’explication des textes ;

la prière commune ;

la présentation du pain et du vin mêlé d’eau ;

la prière eucharistique ;

l’acclamation du peuple ;

la communion ;

le service des diacres ;

le souci des absents.

Il ne s’agit pas encore du missel romain fixé dans ses moindres détails. Les prières pouvaient varier selon les Églises et les régions. Les formes liturgiques des premiers siècles étaient plus diverses que ne l’ont parfois imaginé les historiens anciens.

Mais diversité ne signifie pas désordre.

Saint Justin ne décrit pas un échange où chacun prendrait successivement la parole selon son inspiration. Il existe un lecteur, un président, des diacres et un peuple qui répond.

L’Eucharistie n’était pas un repas ordinaire

Justin prend soin de préciser que les chrétiens ne reçoivent pas l’Eucharistie comme du pain et une boisson ordinaires.

Il affirme que la nourriture consacrée par la prière est la chair et le sang de Jésus incarné. Il ajoute que seuls peuvent y participer ceux qui croient à l’enseignement chrétien, ont reçu le baptême et vivent selon les commandements du Christ.

La table eucharistique n’était donc pas ouverte indistinctement à tous les curieux.

L’entrée dans la communauté passait par la foi, la conversion et le baptême. La communion supposait une discipline.

La Didachè, texte chrétien ancien probablement composé entre la fin du Ier et le début du IIᵉ siècle, demande également aux fidèles de se rassembler le dimanche, de rompre le pain et de rendre grâce après avoir confessé leurs fautes. Ceux qui sont en conflit doivent se réconcilier afin que le sacrifice soit pur.

Le vocabulaire est révélateur.

Les premiers chrétiens parlent de fraction du pain, d’action de grâce, d’offrande et de sacrifice. La dimension fraternelle existe, mais elle ne supprime pas le sacré.

Une table, certes, mais déjà un autel

Les premières célébrations pouvaient utiliser une table mobile. Dans les maisons adaptées au culte, il n’existait pas nécessairement un autel monumental fixé au sol comme dans les basiliques ultérieures.

Cela ne signifie pas que la table eucharistique était perçue comme un meuble banal.

Pendant la célébration, elle devenait le lieu réservé à l’offrande du pain et du vin. La fonction sacrée précède ici la monumentalisation architecturale.

Les autels fixes se développeront progressivement, notamment avec la construction des basiliques et le culte rendu auprès des tombeaux des martyrs. L’association entre l’autel, l’Eucharistie et les reliques deviendra alors particulièrement forte.

Il faut donc éviter deux raccourcis.

Dire que les premiers chrétiens employaient parfois une table ne prouve pas que l’Eucharistie était un simple dîner communautaire.

Mais parler d’autel ne permet pas non plus de projeter dans chaque maison du IIᵉ siècle un maître-autel de marbre surmonté de six chandeliers.

La réalité primitive était plus sobre, mais déjà sacramentelle.

Une hiérarchie bien antérieure à Constantin

L’idée d’une Église primitive sans hiérarchie résiste mal aux textes.

La Didachè demande aux communautés de choisir des évêques et des diacres dignes du Seigneur, doux, désintéressés, véridiques et éprouvés.

Saint Clément de Rome, écrivant probablement à la fin du Ier siècle, affirme que les Apôtres établirent des responsables éprouvés pour servir comme évêques et diacres. Il insiste aussi sur l’ordre des ministères et sur le fait que les offrandes ne doivent pas être accomplies au hasard, mais selon des temps et des règles déterminés.

Au début du IIᵉ siècle, saint Ignace d’Antioche distingue clairement l’évêque, les presbytres et les diacres.

Dans sa lettre aux Smyrniotes, il considère comme véritable l’Eucharistie célébrée sous l’autorité de l’évêque ou de celui auquel celui-ci l’a confiée.

Ailleurs, Ignace invite les chrétiens à agir dans une harmonie où l’évêque préside, entouré des presbytres et des diacres.

Les formes exactes de gouvernement ne furent pas identiques partout dès le premier jour. Les historiens discutent de l’évolution des termes episkopos et presbyteros, ainsi que du passage progressif à un épiscopat exercé par un seul évêque dans chaque Église locale.

Mais l’absence totale de ministère ordonné appartient au mythe.

L’Eucharistie n’était pas une activité que n’importe quel membre du groupe pouvait présider parce qu’il avait « quelque chose sur le cœur ».

Les premiers prêtres portaient-ils des vêtements liturgiques ?

Pas au sens où nous l’entendons aujourd’hui.

Pendant les premiers siècles, les ministres chrétiens célébraient généralement avec les vêtements ordinaires du monde gréco-romain. Il n’existait pas encore un vestiaire liturgique entièrement séparé de la tenue civile.

La tunique donnera progressivement naissance à l’aube. La paenula, large manteau romain, évoluera vers la chasuble occidentale et le phélonion oriental.

Ce processus fut lent.

À partir du IVᵉ siècle, certaines pièces et certains insignes commencèrent à distinguer plus clairement les ordres et les fonctions. Avec le temps, des vêtements autrefois civils furent conservés par la liturgie alors que la mode ordinaire changeait. Ils reçurent ensuite une signification sacrée particulière.

Il serait donc anachronique de représenter le président décrit par Justin portant une chasuble gothique brodée d’or.

Mais il serait également trompeur de conclure que l’absence de vêtements spécialisés impliquait l’absence de fonctions distinctes.

Le ministre pouvait porter une tenue proche de celle des autres hommes tout en exerçant un rôle que les textes distinguent nettement.

Et l’encens ?

C’est probablement le point qui exige le plus de prudence.

L’encens était connu du judaïsme biblique et du monde gréco-romain. Il apparaît dans le Temple de Jérusalem ainsi que dans le livre de l’Apocalypse comme symbole de la prière montant devant Dieu.

Pourtant, les chrétiens des premiers siècles semblent avoir été réticents à l’utiliser dans leur culte.

Une raison importante est que brûler de l’encens était associé aux sacrifices païens et au culte impérial. Les martyrs étaient précisément sommés d’offrir quelques grains d’encens devant les dieux ou l’image de l’empereur pour prouver leur loyauté religieuse à Rome.

Les sources ne fournissent pas de preuve solide d’un emploi liturgique chrétien régulier de l’encens pendant les premiers siècles. Son adoption se produit progressivement entre l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, particulièrement à partir des IVᵉ, Vᵉ et VIᵉ siècles.

La messe décrite par Justin ne comporte donc vraisemblablement pas d’encensement.

Mais cette absence n’établit pas que l’encens serait étranger au christianisme. Elle montre plutôt comment l’Église peut reprendre ultérieurement un symbole biblique après que son contexte païen immédiat a perdu de sa force.

L’encens ne prouve pas une corruption de la liturgie primitive. Il constitue un développement organique, biblique et théologique, mais un développement réel.

Tout n’était pas présent matériellement dès le IIᵉ siècle.

Une Église primitive sans images ?

L’archéologie oblige également à nuancer le portrait d’un christianisme initialement hostile à toute image.

À partir de la fin du IIᵉ siècle, les catacombes présentent déjà un art chrétien narratif et symbolique. On y trouve Jonas, Daniel, Noé, le Bon Pasteur, le poisson, l’ancre, la colombe et différentes scènes de guérison ou de résurrection.

Les peintures de Doura-Europos montrent elles aussi que des chrétiens du IIIᵉ siècle pouvaient décorer un espace rituel avec des représentations du Christ et de récits bibliques.

Ces images ne ressemblent pas encore aux grands cycles de mosaïques byzantines ou aux retables occidentaux. Elles sont souvent simples, discrètes et profondément symboliques.

Mais elles interdisent de réduire le christianisme primitif à quatre murs blancs et une hostilité générale envers toute représentation sacrée.

La foi chrétienne commençait déjà à façonner un art.

La pauvreté matérielle n’est pas l’informalité

La liturgie des premiers siècles était généralement plus dépouillée que les grandes célébrations médiévales, byzantines ou baroques.

Elle ne possédait pas encore tout le calendrier, tous les livres, tous les chants, tous les vêtements ni tous les objets que les siècles développeront.

Mais elle possédait déjà l’essentiel :

un jour consacré, le dimanche ;

une assemblée constituée ;

des lectures déterminées ;

une prédication ;

une prière commune ;

une offrande eucharistique ;

un président ;

des diacres ;

une réponse du peuple ;

une discipline de communion ;

une foi réaliste dans le Corps et le Sang du Christ ;

une communion avec les absents, les pauvres, les malades et les défunts.

Cette simplicité n’était pas celle d’une réunion improvisée.

Elle ressemblait davantage à la concentration d’une graine : extérieurement petite, mais contenant déjà les principes de l’arbre futur.

Revenir aux catacombes, mais pour de bonnes raisons

Il existe bien quelque chose à retrouver dans l’Église des catacombes.

Non pas le rêve d’un christianisme sans doctrine, sans hiérarchie et sans rites.

Il faudrait plutôt retrouver :

le sérieux du baptême ;

la fidélité à l’Eucharistie ;

la communion avec l’évêque ;

la solidarité envers les pauvres ;

le soin apporté aux défunts ;

la mémoire des martyrs ;

la certitude de la résurrection ;

le courage de célébrer lorsque la foi comporte un risque.

Les catacombes ne témoignent pas d’une Église qui aurait enfin échappé aux formes institutionnelles.

Elles témoignent d’une Église assez structurée pour survivre à la persécution, assez sacramentelle pour nourrir les martyrs et assez fraternelle pour offrir une sépulture même aux plus pauvres.

La messe primitive était simple parce que ses moyens étaient modestes.

Elle n’était pas simpliste.

Elle n’était ni un spectacle clérical ni une conversation collective. Elle était l’action de grâce du peuple chrétien, rassemblé dans l’ordre autour du mystère du Christ mort et ressuscité.

La véritable leçon des catacombes n’est peut-être pas : « supprimons tout ».

Elle serait plutôt : « redécouvrons pourquoi chaque chose existe ».

Note culturelle

Le cinéma religieux et les illustrations catéchétiques ont souvent représenté la messe des catacombes comme une célébration nocturne, tenue directement sur le tombeau d’un martyr, avec quelques fidèles éclairés par des lampes à huile.

De telles célébrations ont pu exister, notamment dans le contexte de la mémoire des martyrs. Mais cette image exceptionnelle a fini par devenir, dans l’imaginaire collectif, la représentation ordinaire de toute la vie liturgique des trois premiers siècles.

L’archéologie dessine un paysage plus varié : maisons privées, constructions adaptées, salles d’assemblée, baptistères, cimetières communautaires et, après la paix constantinienne, grandes basiliques.

Le christianisme n’est pas passé en une nuit de la table familiale à Saint-Pierre de Rome. Son architecture s’est développée progressivement, au rythme de la croissance des communautés et de leur liberté nouvelle.

Sources

Saint Justin Martyr, Première Apologie, chapitres 65 à 67

Les catacombes chrétiennes, Commission pontificale d’archéologie sacrée

La célébration liturgique de l’Eucharistie, Catéchisme de l’Église catholique

La Didachè, enseignement des Douze Apôtres

Saint Ignace d’Antioche, Lettre aux Smyrniotes

Le bâtiment chrétien de Doura-Europos, Yale University Art Gallery

Pourquoi des vêtements liturgiques ?, Metropolitan Museum of Art

Pour aller plus loin

La Présence réelle du Christ dans l’Eucharistie : mystère au cœur de la foi

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Vatican II comme retour aux pratiques anciennes de l’Église primitive

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