Les abbesses qui gouvernaient des hommes

 

De Whitby à Fontevraud, quand l’autorité monastique se conjuguait au féminin



Summarium latinum

In nonnullis monasteriis duplicibus, moniales et monachi separatim vivebant, sed sub communi auctoritate abbatissae constituebantur. Sancta Hilda apud Whitbiam atque abbatissae Fontis Ebraldi amplam auctoritatem spiritualem, disciplinarem et temporalem exercuerunt. Sacerdotium quidem non receperunt neque sacramenta sacerdotalia ministrabant; verumtamen domos religiosas, bona, prioratus atque etiam clericos ad ordinem pertinentes regebant. Haec historia ostendit auctoritatem in Ecclesia non semper cum ministerio sacerdotali confundendam esse.

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L’image surprend encore : une abbesse tenant la crosse, présidant le chapitre, administrant d’immenses domaines et donnant des instructions à des religieux, parmi lesquels pouvaient se trouver des prêtres.

Ce n’est pourtant ni une légende féministe rétrospective, ni une anomalie dissimulée dans quelque manuscrit suspect. Plusieurs communautés chrétiennes du haut Moyen Âge et de l’époque médiévale furent composées d’hommes et de femmes placés sous l’autorité générale d’une abbesse.

Le cas le plus célèbre en France est celui de Fontevraud. Mais plusieurs siècles auparavant, dans l’Angleterre anglo-saxonne, sainte Hilda avait déjà dirigé à Whitby l’un des centres religieux les plus importants de son temps.

Ces femmes ne furent pas prêtres, évêques ou « papesses locales ». Leur autorité était d’une autre nature : monastique, spirituelle, disciplinaire, administrative et parfois seigneuriale.

Leur histoire oblige ainsi à sortir d’une idée trop simple selon laquelle tout pouvoir dans l’Église se réduirait au sacerdoce.

Qu’était-ce qu’un monastère double ?

L’expression « monastère double » ne désigne pas un couvent où religieux et religieuses auraient vécu ensemble dans une aimable confusion.

Il s’agissait généralement de deux communautés distinctes, une masculine et une féminine, établies à proximité l’une de l’autre, séparées dans leur vie quotidienne, mais liées par une même fondation, une même règle ou une autorité supérieure commune.

Dans l’Angleterre du VIIᵉ siècle, ces établissements regroupaient des moines et des moniales vivant dans des espaces séparés sous l’autorité d’une abbesse. Le modèle fut particulièrement important dans les milieux aristocratiques anglo-saxons.

Les hommes pouvaient notamment assurer les ministères sacerdotaux nécessaires à la communauté : célébration de la messe, confession, prédication et administration des sacrements. L’abbesse, quant à elle, gouvernait la maison, veillait à la règle, administrait les biens et représentait la communauté.

Il existait donc une distinction entre le ministère sacramentel et le gouvernement monastique.

Ce que nous séparons difficilement aujourd’hui coexistait alors sans nécessairement provoquer une crise ecclésiologique tous les quinze jours.

Sainte Hilda, conseillère des rois et formatrice d’évêques

Hilda naît vers 614 dans la famille royale de Northumbrie. Après avoir vécu dans le monde jusqu’à l’âge de trente-trois ans, elle entre dans la vie religieuse sous l’influence de saint Aidan de Lindisfarne.

Vers 657, elle fonde à Whitby, alors appelé Streanaeshalch, un monastère accueillant à la fois des hommes et des femmes. Hilda en devient l’abbesse et dirige ainsi l’un des principaux foyers spirituels et intellectuels du christianisme anglo-saxon.

Son autorité ne se limitait pas à la surveillance des cuisines monastiques ou à la distribution des tâches de couture.

Bède le Vénérable rapporte que des rois et des princes venaient demander conseil à Hilda. Sous sa direction, plusieurs membres de la communauté masculine reçurent une formation qui les conduisit ensuite à l’épiscopat. Cinq de ses moines devinrent évêques. Whitby fut également le lieu où le frère convers Cædmon développa son talent poétique, donnant naissance à l’un des plus anciens témoignages connus de poésie religieuse en langue anglaise.

Une abbesse formait donc des hommes qui exerceraient ensuite les plus hautes responsabilités ecclésiastiques.

Cela ne faisait pas d’elle leur évêque. Mais cela montre que l’influence spirituelle ne suivait pas toujours un trajet exclusivement masculin.

Le synode de Whitby sous le toit d’une abbesse

En 664, le monastère de Hilda accueille une assemblée décisive pour l’avenir de l’Église anglaise.

Les chrétiens de Northumbrie étaient partagés entre des usages hérités des traditions irlandaises et ceux de l’Église romaine, notamment pour le calcul de la date de Pâques et certaines pratiques monastiques.

Le roi Oswiu convoque une réunion à Whitby. Hilda semble avoir été favorable à la tradition irlandaise, mais le roi tranche finalement en faveur des usages romains. Cette décision contribue à orienter durablement l’Église anglaise vers la tradition continentale et romaine.

Le simple fait que cette rencontre ait lieu dans le monastère de Hilda montre le prestige de son établissement.

Elle ne préside pas le synode comme un évêque. Elle lui offre cependant son cadre institutionnel et spirituel. Son monastère est assez important pour accueillir le roi, les évêques, les abbés et les représentants des différentes traditions.

L’autorité médiévale ne se réduisait pas toujours à celui qui prononçait la décision finale. Elle appartenait aussi à celui, ou à celle, dont la maison rendait la décision possible.

Fontevraud, une fondation hors norme

Près de cinq siècles après Hilda, Robert d’Arbrissel fonde en 1101, aux confins de l’Anjou, de la Touraine et du Poitou, une communauté réunissant des hommes et des femmes.

Robert est un prédicateur itinérant au tempérament peu banal. Il attire autour de lui des personnes issues de milieux très différents : aristocrates, veuves, anciennes prostituées, pénitents, religieux et laïcs en quête d’une vie nouvelle.

À Fontevraud, cette foule devient progressivement un ordre monastique organisé. Les hommes et les femmes vivent dans des communautés séparées, mais la gouvernance générale de l’ensemble est confiée à une abbesse disposant d’une pleine autorité sur la communauté double. L’ordre essaime ensuite dans de nombreux prieurés, de l’Angleterre jusqu’à la péninsule Ibérique.

L’étrangeté de Fontevraud n’est donc pas qu’une femme y dirige un couvent féminin.

C’est qu’elle gouverne un ordre entier comprenant également des hommes.

Pétronille de Chemillé, première abbesse

En octobre 1115, alors que sa santé décline, Robert d’Arbrissel désigne Pétronille de Chemillé comme abbesse de la congrégation.

Elle devient la première d’une série de trente-six abbesses qui se succéderont à Fontevraud jusqu’à la Révolution française. Son gouvernement commence véritablement à la mort du fondateur, en 1116, et se poursuit jusqu’en 1149.

Pétronille n’est pas choisie comme une figure décorative chargée de donner une touche mariale à un gouvernement demeuré masculin.

Elle exerce réellement l’autorité.

Après la mort de Robert, des autorités du Berry souhaitent conserver son corps, considéré comme une précieuse relique. Pétronille menace d’en appeler au pape et soutient la résistance de sa communauté jusqu’à obtenir le retour de la dépouille du fondateur à Fontevraud.

Dès les premières années, l’abbesse apparaît donc comme la représentante juridique et politique de son ordre.

Elle négocie, revendique, menace et obtient gain de cause.

La douceur monastique pouvait manifestement posséder quelques dents.

Pourquoi Robert d’Arbrissel plaça-t-il des hommes sous une abbesse ?

La tradition fontevriste donne à ce choix une justification spirituelle puisée dans l’Évangile selon saint Jean.

Au pied de la Croix, le Christ confie le disciple bien-aimé à sa mère : « Voici ton fils », puis il dit au disciple : « Voici ta mère ».

Dans l’interprétation propre à Fontevraud, l’abbesse représentait symboliquement la Vierge Marie. Les religieux masculins étaient placés dans la situation de saint Jean, invités à reconnaître une autorité maternelle et à lui obéir filialement.

Cette conception ne cherchait pas à nier la différence entre les sexes. Elle la transformait en relation spirituelle.

L’abbesse n’était pas présentée comme une femme imitant un pouvoir d’homme. Elle gouvernait en vertu d’une fonction maternelle associée à Marie.

La comparaison peut paraître déroutante à nos catégories contemporaines. Elle était pourtant profondément enracinée dans la symbolique chrétienne médiévale.

Quelle autorité exerçait réellement l’abbesse ?

L’abbesse dirigeait la vie monastique générale de l’ordre.

Elle veillait à la règle, aux nominations internes, à la discipline, aux biens, aux relations avec les bienfaiteurs, aux prieurés dépendants et à la représentation de l’institution devant les puissances civiles et ecclésiastiques.

Elle pouvait administrer de vastes propriétés, recevoir des visiteurs prestigieux, intervenir dans les affaires du village, défendre les privilèges de l’ordre et exercer une autorité sur les responsables masculins de la communauté.

Au Moyen Âge, la bénédiction d’une abbesse était accomplie par un évêque. Le rite marquait son passage de simple membre de la communauté à responsable spirituelle et temporelle du troupeau qui lui était confié. Les études des rites médiévaux montrent que cette autorité était exprimée par des prières, des gestes et parfois des insignes, dont la crosse pastorale.

Des sceaux d’abbayes féminines des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles représentent d’ailleurs les abbesses tenant la crosse et le livre de la règle, signes visibles de leur charge de gouvernement.

Une bénédiction, mais pas une ordination sacerdotale

Le vocabulaire médiéval peut parfois prêter à confusion. Certains textes parlent de « consécration » ou même d’« ordination » d’une abbesse au sens large d’une installation solennelle dans une fonction.

Cela ne signifie pas qu’elle recevait le sacrement de l’Ordre comme un évêque, un prêtre ou un diacre.

La bénédiction d’un abbé ou d’une abbesse appartient aux sacramentaux et ne doit pas être confondue avec l’ordination sacramentelle. La célébration de l’Eucharistie demeurait confiée aux évêques et aux prêtres.

L’abbesse de Fontevraud ne consacrait donc pas le pain et le vin. Elle ne donnait pas l’absolution et n’ordonnait pas les prêtres.

Mais elle pouvait gouverner les religieux qui exerçaient ces ministères dans son ordre.

Cette distinction est probablement la partie la plus intéressante de l’histoire.

L’Église médiévale pouvait reconnaître à une femme une autorité considérable sans prétendre qu’elle possédait pour autant le ministère sacerdotal.

Autorité spirituelle et pouvoir temporel

L’autorité d’une grande abbesse ne s’arrêtait pas à la clôture.

Les abbayes étaient des institutions religieuses, mais aussi des propriétaires fonciers, des centres économiques, des juridictions et parfois de véritables puissances territoriales.

À Fontevraud, les abbesses contribuèrent au développement du village environnant. Elles obtinrent notamment la création d’un marché au XVIᵉ siècle, firent construire des halles et concédèrent des terres destinées à l’installation de nouvelles habitations.

Elles administraient des revenus, défendaient des privilèges et entretenaient des relations avec les rois, les papes, les évêques et les grandes familles.

La crosse de l’abbesse était donc à la fois un signe spirituel et un instrument de gouvernement très concret.

Il fallait sauver des âmes, certes, mais aussi réparer les toitures, percevoir les revenus, arbitrer les conflits et empêcher les prieurs de transformer chaque désaccord en petite guerre féodale.

Quand les Bourbons gouvernaient Fontevraud

À partir de la fin du XVe siècle, plusieurs abbesses issues de la maison de Bourbon se succèdent à la tête de Fontevraud.

Pendant plus d’un siècle et demi, le gouvernement passe souvent de tante à nièce, inscrivant l’abbaye dans les réseaux familiaux de la haute aristocratie et de la monarchie française. Ces abbesses participent à la réforme de l’ordre et font de leur mémoire dynastique un véritable message politique, visible notamment dans les peintures de la salle capitulaire.

Ce phénomène rappelle une limite de cette autorité féminine.

Toutes les femmes du Moyen Âge n’avaient évidemment pas accès à de telles charges. Beaucoup de grandes abbesses appartenaient à l’aristocratie, possédaient une solide éducation et bénéficiaient de puissants réseaux familiaux.

Le monastère pouvait offrir aux femmes un espace d’autorité exceptionnel, mais cet espace demeurait inscrit dans une société hiérarchique.

La fille d’un paysan n’avait pas exactement les mêmes chances de devenir abbesse royale que la fille d’Henri IV. Le Moyen Âge connaissait la sainteté universelle, mais l’égalité des curriculum vitae restait encore une vertu à inventer.

Marie-Madeleine de Rochechouart, « la perle des abbesses »

Marie-Madeleine de Rochechouart, sœur de Madame de Montespan, devient abbesse de Fontevraud en 1670, à l’âge de vingt-cinq ans.

Érudite, elle connaît le grec, le latin et l’italien. Louis XIV la surnomme « la perle des abbesses ». Sous son gouvernement, l’ordre fontevriste et sa cinquantaine de prieurés connaissent une période de prospérité.

Elle incarne une forme d’autorité féminine qui n’est ni effacée ni imitatrice.

Elle administre, réforme, protège les études et dirige une institution répartie sur de nombreux territoires. Elle appartient au monde aristocratique de son temps, mais refuse de se laisser absorber par la Cour.

Sa sœur, autrefois au centre des splendeurs et des scandales de Versailles, viendra finalement chercher à Fontevraud un lieu de retraite spirituelle.

Le contraste est presque trop parfait pour un romancier : l’une avait gouverné le cœur du roi, l’autre gouvernait un ordre monastique.

L’histoire ne précise pas laquelle des deux fonctions était la plus fatigante.

Les religieux acceptaient-ils facilement cette autorité ?

Pas toujours.

Le système fontevriste connut des tensions. Les hommes pouvaient supporter difficilement d’être placés sous l’autorité d’une abbesse, surtout lorsque les mentalités évoluèrent et que les monastères doubles devinrent moins courants en Occident.

À la fin du XVIIIᵉ siècle, Julie d’Antin, dernière abbesse de Fontevraud, doit encore affronter des religieux contestant leur condition. Elle défend parallèlement les droits, les biens et les privilèges de l’ordre face aux bouleversements révolutionnaires.

Ces contestations montrent précisément que l’autorité de l’abbesse n’était pas fictive.

On ne se révolte guère contre une décoration.

En 1792, les communautés sont expulsées. Julie d’Antin doit quitter Fontevraud déguisée en paysanne. Sept siècles de gouvernement féminin prennent fin, non par une réforme interne de l’Église, mais sous l’effet de la suppression révolutionnaire des ordres religieux.

Pourquoi les monastères doubles ont-ils presque disparu ?

Les monastères doubles furent particulièrement présents dans l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge. Ils reculèrent ensuite dans l’Occident latin, tandis que les réformes monastiques insistaient davantage sur la séparation complète des communautés masculines et féminines.

Les invasions, les destructions, les changements disciplinaires et la réorganisation des ordres contribuèrent à leur disparition progressive. En Angleterre, les maisons doubles de Whitby et de Wenlock ne survécurent pas sous leur forme ancienne aux bouleversements des IXᵉ et Xe siècles.

Fontevraud constitue précisément une exception remarquable, puisque le modèle y fut recréé au XIIᵉ siècle et maintenu jusqu’à la Révolution.

Son existence pendant près de sept siècles montre que le gouvernement d’une communauté double par une abbesse ne fut pas une curiosité éphémère.

Ce fut une institution durable, reconnue, protégée et suffisamment solide pour traverser dynasties, guerres, réformes et crises.

Ce que ces abbesses disent encore à l’Église

L’histoire des abbesses gouvernant des hommes ne fournit pas une solution toute faite aux débats ecclésiaux contemporains.

Elle offre quelque chose de plus utile : une complication.

Elle rappelle que l’autorité spirituelle ne se confond pas entièrement avec l’ordination.

Elle montre que des femmes ont enseigné, conseillé des rois, formé des évêques, dirigé des prêtres dans l’ordre monastique, administré des territoires et représenté publiquement de puissantes institutions chrétiennes.

Elle rappelle aussi que ces femmes ne se pensaient pas nécessairement en lutte contre la tradition. Elles gouvernaient au nom de cette tradition, selon une règle, une vocation et une conception religieuse de l’obéissance.

Elles n’étaient ni des militantes modernes avant l’heure, ni des créatures silencieuses enfermées dans une histoire écrite exclusivement par les hommes.

Elles étaient des abbesses.

Cela suffisait parfois à faire trembler quelques prieurs.

Note culturelle

L’autorité des abbesses se manifestait dans l’art et les objets.

Plusieurs abbesses médiévales furent représentées tenant une crosse, parfois accompagnée d’un livre symbolisant la règle monastique. Leurs sceaux servaient à authentifier les décisions, les donations et les actes administratifs de leur communauté. Les peintures de la salle capitulaire de Fontevraud mettent également en scène plusieurs générations d’abbesses, transformant la mémoire religieuse en manifeste dynastique et politique.

La crosse ne faisait pas de l’abbesse un évêque. Elle indiquait qu’un troupeau lui avait été confié.

Le symbole était assez clair : il lui appartenait de conduire les brebis, y compris lorsque certaines portaient la tonsure et se croyaient peut-être un peu béliers.

Sources

Histoire de l’Abbaye royale de Fontevraud, Abbaye royale de Fontevraud.

L’abbesse de Fontevraud, figure de la vie monastique, Abbaye royale de Fontevraud.

Sainte Hilda de Whitby, English Heritage.

Les religieuses dans l’Angleterre médiévale, English Heritage.

Le développement du rite de consécration des abbesses et des abbés dans l’Angleterre médiévale, Traditio, Cambridge University Press.

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