Pourquoi le prêtre verse-t-il une goutte d’eau dans le vin ?

 

Pourquoi le prêtre verse-t-il une goutte d’eau dans le vin ?





Dans le calice, un geste presque invisible raconte l’union du Christ et de l’humanité

Summarium latinum

In Missa, sacerdos ante Precem eucharisticam modicam aquae quantitatem vino admiscet. Hic gestus discretus, in antiquissimis liturgiis christianis radicatus, sanguinem et aquam e latere Christi profluentes commemorat, fidelium cum Domino suo unionem significat atque humanitatis vocationem ad divinae vitae consortionem exprimit.


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Le geste ne dure que quelques secondes. Au moment de préparer le calice, le prêtre ou le diacre y verse le vin, puis ajoute une très petite quantité d’eau.

Depuis la nef, l’action passe souvent inaperçue. Elle semble presque trop modeste pour mériter une explication. Pourtant, cette goutte d’eau contient à elle seule une véritable catéchèse sur l’Incarnation, la Passion du Christ, l’Église et la participation des fidèles au sacrifice eucharistique.

Dans la liturgie, les réalités les plus petites ne sont pas nécessairement les moins importantes. Une goutte d’eau peut porter un océan de théologie.

Une pratique déjà connue des premiers chrétiens

Le mélange de l’eau et du vin appartient aux usages les plus anciens de la célébration eucharistique.

Vers le milieu du IIᵉ siècle, saint Justin décrit la liturgie chrétienne dans sa Première Apologie. Après les prières et le baiser de paix, on apporte à celui qui préside l’assemblée du pain ainsi qu’une coupe contenant du vin mêlé d’eau. Le président rend grâce au Père par le Fils et dans l’Esprit Saint, le peuple répond « Amen », puis les diacres distribuent les dons eucharistiques aux fidèles présents et les portent aux absents.

Nous ne sommes donc pas devant une invention médiévale ou devant une coutume tardivement ajoutée à la messe. Dès que les sources chrétiennes commencent à décrire précisément l’Eucharistie, le vin mêlé d’eau est déjà présent.

Saint Thomas d’Aquin estimera plus tard qu’il était probable que le Christ lui-même ait utilisé du vin mêlé d’eau lors de la dernière Cène, conformément aux usages de son temps. Il présente toutefois cette explication comme vraisemblable, non comme une certitude historique démontrée.

Le sang et l’eau jaillis du côté du Christ

La première grande signification chrétienne du geste vient de la Passion.

Après la mort de Jésus, un soldat lui ouvre le côté avec une lance. L’Évangile selon saint Jean rapporte qu’il en sort aussitôt du sang et de l’eau.

La tradition de l’Église a reconnu dans cette scène bien davantage qu’un détail matériel. L’eau et le sang sont compris comme les signes du baptême et de l’Eucharistie, les sacrements par lesquels naît et se nourrit la vie chrétienne. Le Catéchisme affirme ainsi que l’eau et le sang sortis du côté transpercé du Christ préfigurent les sacrements de la vie nouvelle.

La scène rappelle aussi la naissance d’Ève, tirée du côté d’Adam. Du côté ouvert du nouvel Adam, le Christ, naît l’Église.

Lorsque l’eau rejoint le vin dans le calice, la liturgie fait donc silencieusement mémoire du Calvaire. Elle rappelle que l’Eucharistie n’est pas séparée de la Croix. Le Corps livré et le Sang versé sont ceux du Christ crucifié et ressuscité.

L’eau représente le peuple chrétien

Une deuxième interprétation apparaît clairement chez saint Cyprien de Carthage au IIIᵉ siècle.

Dans une lettre consacrée à l’Eucharistie, Cyprien explique que le vin représente le Sang du Christ, tandis que l’eau représente le peuple. Lorsque les deux sont mêlés dans le calice, ils manifestent l’union du peuple avec son Seigneur.

Pour Cyprien, le vin seul pourrait symboliquement sembler séparer le Christ de son peuple. L’eau seule séparerait au contraire le peuple du Christ. Leur union exprime le mystère d’une communauté incorporée à celui qui la sauve.

Saint Thomas reprendra cette lecture : lorsque l’eau est mêlée au vin, le peuple chrétien est signifié comme uni au Christ.

Cette goutte d’eau, c’est donc aussi nous.

Elle représente l’Église entière, avec ses saints et ses pécheurs, ses fidèles visibles et ses membres oubliés. Elle porte les prières, les travaux, les souffrances, les fidélités et les pauvretés humaines qui sont unis à l’offrande parfaite du Christ.

Une image de l’Incarnation

La prière prononcée à voix basse pendant le mélange de l’eau et du vin approfondit encore le symbolisme.

Elle demande que nous puissions participer à la divinité du Christ, lui qui a voulu prendre notre humanité.

Le geste conduit ainsi au cœur du mystère de l’Incarnation. Le Fils éternel de Dieu n’a pas seulement visité l’humanité de loin. Il a assumé une nature humaine véritable. Il est devenu pleinement homme sans cesser d’être pleinement Dieu.

En retour, l’homme est appelé à être uni à Dieu par la grâce.

Il ne devient évidemment pas Dieu par nature. La créature ne se confond pas avec son Créateur. Mais elle reçoit la possibilité de participer à la vie divine, d’être adoptée comme enfant de Dieu et transformée par la communion avec le Christ.

L’eau mêlée au vin devient alors une image de notre vocation : l’humanité est accueillie dans l’offrande du Fils.

Un texte préparatoire au Congrès eucharistique international explique précisément que la goutte d’eau peut représenter notre humanité appelée à être unie à l’offrande que Jésus-Christ fait de lui-même dans l’Eucharistie.

Pourquoi seulement une petite quantité d’eau ?

L’Église demande expressément qu’un peu d’eau soit ajouté au vin.

Le canon 924 du Code de droit canonique précise que le sacrifice eucharistique doit être offert avec du pain et du vin auquel une petite quantité d’eau est mêlée. La Présentation générale du Missel romain mentionne également le vin avec l’eau parmi les dons apportés à l’autel.

La quantité doit rester faible parce que le contenu du calice doit demeurer véritablement du vin.

Saint Thomas explique que l’eau n’est pas consacrée séparément. Elle se mêle au vin au point de ne plus pouvoir en être distinguée. Une quantité excessive pourrait altérer la nature même du vin, qui constitue la matière nécessaire du sacrement. Il recommande donc d’ajouter peu d’eau.

La petitesse de la goutte possède également une grande force symbolique.

Face à l’offrande du Christ, notre contribution semble minuscule. L’humanité ne se sauve pas elle-même. Ce n’est pas la goutte d’eau qui transforme le vin. C’est le Christ qui accueille notre pauvreté dans son sacrifice.

La grâce ne détruit pourtant pas ce que nous sommes. Elle le purifie, l’élève et l’accomplit.

L’eau est-elle indispensable à la validité de la messe ?

Il faut ici distinguer ce qui est requis par la discipline liturgique et ce qui est absolument nécessaire à la validité du sacrement.

L’ajout d’eau est prescrit par l’Église et ne doit pas être volontairement omis. Le prêtre doit respecter cette tradition ancienne et la loi liturgique.

Cependant, saint Thomas enseigne que l’eau n’appartient pas à l’essence du sacrement de la même manière que le vin. Le vin est indispensable à la consécration du Sang du Christ. L’absence accidentelle d’eau ne rendrait donc pas automatiquement la consécration invalide.

Cette précision évite deux excès.

Il serait faux de considérer l’eau comme un détail décoratif que chacun pourrait supprimer selon son humeur. Il serait également faux de croire que la moindre distraction dans la préparation du calice annule nécessairement toute la messe.

La liturgie demande fidélité, mais elle n’est pas une mécanique magique.

Nous sommes cette goutte d’eau

Le mélange de l’eau et du vin rappelle enfin que les fidèles ne sont pas de simples spectateurs de la messe.

L’Eucharistie est l’action du Christ et de l’Église. Le Christ s’offre au Père et associe à son offrande les fidèles qui participent selon leur vocation propre. Le Code de droit canonique souligne que tous les membres du peuple de Dieu s’unissent à l’action eucharistique, chacun selon son ordre et sa fonction.

Participer à la messe ne signifie donc pas nécessairement multiplier les interventions visibles. La participation la plus profonde consiste à unir sa vie au sacrifice du Christ.

Le fidèle peut déposer spirituellement dans le calice sa semaine, ses combats, sa fatigue, ses proches, ses fautes pardonnées, ses espérances et ceux pour lesquels il prie.

Tout cela paraît peu de chose devant l’immensité de Dieu.

Mais la goutte d’eau n’est pas rejetée. Elle est accueillie.

Une théologie de l’infiniment petit

Notre époque aime ce qui se voit, ce qui s’explique immédiatement et ce qui produit un effet spectaculaire.

La liturgie parle souvent autrement.

Elle utilise une flamme, quelques gouttes d’eau, un peu d’huile, du pain, du vin ou un nuage d’encens. Elle ne cherche pas à impressionner. Elle révèle lentement.

Dans le calice, la goutte d’eau enseigne que le Christ ne sauve pas une humanité abstraite. Il accueille des personnes réelles, fragiles et limitées.

Elle rappelle que l’Église ne vit pas séparée de son Seigneur.

Elle proclame que l’humanité est appelée à entrer dans la communion divine.

Elle nous avertit enfin que rien de ce qui est offert au Christ avec foi n’est trop petit pour être reçu par lui.

Nous sommes cette goutte d’eau, presque invisible dans le calice.

Et pourtant, le Christ a voulu nous unir à son Sang.

Note culturelle

Le mélange de l’eau et du vin ne se limite pas au rite romain. Il apparaît dans plusieurs traditions liturgiques orientales, parfois avec des développements particuliers.

Dans la liturgie byzantine, de l’eau chaude appelée zéon est ajoutée au calice après la consécration. Elle évoque notamment la chaleur de la vie et l’action de l’Esprit Saint.

Les formes diffèrent, mais une même intuition demeure : le calice eucharistique n’est jamais un simple récipient. Il devient le lieu sacramentel où la Passion du Christ, la vie de l’Église et l’espérance du Royaume se rejoignent.

Sources

Saint Justin, Première Apologie, chapitre 65.

Saint Cyprien de Carthage, lettre sur le calice du Seigneur.

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, troisième partie, question 74, articles 6 et 7.

Code de droit canonique, canon 924.

Présentation générale du Missel romain, préparation des dons.

Catéchisme de l’Église catholique, numéro 1225.

Pour aller plus loin

La Présence réelle du Christ dans l’Eucharistie : mystère au cœur de la foi

L’usage du pain azyme dans la liturgie occidentale : pureté et controverse

Le missel tridentin de 1570 : le livre qui fit battre le cœur de la chrétienté pendant quatre siècles

La paix liturgique est-elle possible ?


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Aviez-vous déjà remarqué cette goutte d’eau versée dans le calice ? Quelle signification vous touche le plus : le côté ouvert du Christ, l’union de l’Église à son Seigneur ou l’appel de l’humanité à participer à la vie divine ?

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