🎨 25 aoĂ»t 1471 : Sixte IV reçoit la tiare — le franciscain qui inventa la Rome de la Renaissance
Chapelle Sixtine, ImmaculĂ©e Conception, nĂ©potisme et conjuration des Pazzi : les deux visages d’un pape bâtisseur
đź“… 25 aoĂ»t 1471 — Sixte IV est couronnĂ©
Le 25 août 1471, Francesco della Rovere reçoit solennellement la tiare pontificale sous le nom de Sixte IV.
Il avait Ă©tĂ© Ă©lu seize jours auparavant, le 9 aoĂ»t, après la mort de Paul II. Mais Francesco della Rovere n’Ă©tant pas encore Ă©vĂŞque, il doit d’abord recevoir la consĂ©cration Ă©piscopale. Le 25 aoĂ»t, le cardinal Guillaume d’Estouteville le consacre Ă©vĂŞque ; le mĂŞme jour, le cardinal Rodrigo Borgia — le futur Alexandre VI — procède Ă son couronnement devant l’ancienne basilique Saint-Pierre.
La scène contient presque en miniature toute la Renaissance pontificale.
Un franciscain théologien devient souverain pontife.
Un futur Borgia lui pose la tiare sur la tĂŞte.
Un futur Jules II, son neveu Giuliano della Rovere, va bientĂ´t commencer son ascension.
Et le nouveau pape va transformer Rome au point de laisser son nom Ă l’un des lieux les plus cĂ©lèbres du christianisme :
la chapelle Sixtine.
Pourtant, derrière les fresques, les bibliothèques et la dévotion mariale se cache un pontificat infiniment plus sombre.
Sixte IV fut Ă©galement l’un des grands papes du nĂ©potisme renaissant.
Et son nom reste attachĂ© Ă l’une des affaires politiques les plus sinistres du XVe siècle :
la conjuration des Pazzi.
✠ Summarium Latine Ecclesiastico
Die XXV Augusti MCDLXXI Franciscus della Rovere, Ordinis Fratrum Minorum, episcopus consecratus et sub nomine Sixti IV sollemniter coronatus est. Pontificatus eius splendorem simul et contradictiones Renascentiae Romanae manifestavit. Capellam Sixtinam aedificari iussit, Bibliothecam Vaticanam promovit, cultum Immaculatae Conceptionis Beatae Mariae Virginis fovit atque Urbem renovavit. Attamen nepotismus, bella Italica et controversia de coniuratione Pazziana memoriam eius graviter obscuraverunt. In eo quasi duae facies papatus Renascentiae apparent: monachus et princeps, theologus et politicus, reformator Urbis et fautor familiae suae.
✒️ RĂ©sumĂ©
Sixte IV est peut-ĂŞtre l’un des papes qui rĂ©sument le mieux toutes les contradictions de la Renaissance.
Il vient d’un milieu relativement modeste.
Il devient franciscain conventuel.
Il étudie et enseigne la théologie.
Il devient ministre général de son ordre.
Puis cardinal.
Enfin pape.
Et une fois sur le trĂ´ne de Pierre, ce religieux franciscain devient un prince italien de la Renaissance.
Il embellit Rome.
Il encourage les arts.
Il développe la Bibliothèque vaticane.
Il fait édifier la chapelle qui portera son nom.
Il favorise considĂ©rablement la dĂ©votion Ă l’ImmaculĂ©e Conception.
Mais il enrichit aussi sa famille avec une prodigalité extraordinaire.
Il fait cardinaux plusieurs de ses neveux.
Il favorise les ambitions territoriales des Riario et des della Rovere.
Et son pontificat est Ă©claboussĂ© en 1478 par la conjuration des Pazzi, qui aboutit Ă l’assassinat de Giuliano de MĂ©dicis en pleine messe Ă Florence.
Sixte IV est donc difficile à enfermer dans une catégorie.
Le franciscain devint mécène.
Le théologien devint prince.
Le pape de l’ImmaculĂ©e Conception devint un maĂ®tre de la politique italienne.
Et l’homme qui donna son nom Ă la chapelle Sixtine contribua aussi Ă prĂ©parer certaines des dĂ©rives de la papautĂ© renaissante que l’on associera bientĂ´t aux Borgia.
🌾 Francesco della Rovere : avant la tiare, un franciscain
Il faut commencer par oublier momentanément la chapelle Sixtine.
Francesco della Rovere n’est pas nĂ© prince.
Il voit le jour en 1414, près de Savone, en Ligurie.
Il entre chez les Franciscains conventuels.
Et contrairement Ă certains prĂ©lats de la Renaissance dont la carrière doit Ă©normĂ©ment Ă leur naissance, Francesco doit d’abord son ascension Ă sa carrière religieuse et intellectuelle.
Il étudie la théologie.
Il enseigne.
Il acquiert une réputation de théologien.
Il devient finalement ministre gĂ©nĂ©ral de l’ordre franciscain.
Paul II le crée cardinal en 1467.
Quatre ans plus tard, le conclave l’Ă©lit pape.
Le contraste avec ce qui va suivre est saisissant.
Un fils de saint François entre dans le palais des papes.
👑 9 août 1471 : Francesco devient Sixte
Paul II meurt le 26 juillet 1471.
Le conclave s’ouvre au dĂ©but du mois d’aoĂ»t.
Le 9 août, Francesco della Rovere est élu.
Il choisit le nom de Sixte IV.
Le Saint-Siège le classe comme 212ᵉ pape de l’Église catholique et donne pour son accession les dates des diffĂ©rentes Ă©tapes d’aoĂ»t 1471. Son pontificat s’achèvera avec sa mort le 12 aoĂ»t 1484.
Mais il reste un problème canonique.
Francesco est prĂŞtre et cardinal.
Il n’est pas encore Ă©vĂŞque.
Il ne peut donc exercer pleinement la charge d’Ă©vĂŞque de Rome sans recevoir l’Ă©piscopat.
🔑 25 août : évêque le matin, pape couronné ensuite
Le 25 aoĂ»t 1471, Guillaume d’Estouteville, cardinal-Ă©vĂŞque d’Ostie, consacre Francesco della Rovere Ă©vĂŞque.
Puis vient le couronnement.
Et celui qui lui impose la tiare est un personnage que nous connaissons bien :
le cardinal Rodrigo Borgia.
Vingt et un ans plus tard, Rodrigo deviendra lui-mĂŞme pape sous le nom d’Alexandre VI.
Difficile d’imaginer scène plus Renaissance :
Sixte IV couronné par le futur Alexandre VI.
Deux pontificats que l’histoire associera fortement au dĂ©veloppement artistique de Rome…
mais également au népotisme et à la transformation de la papauté en puissance dynastique italienne.
🎨 Sixte IV invente-t-il la Rome de la Renaissance ?
Il ne l’invente Ă©videmment pas seul.
Nicolas V avait déjà conçu de gigantesques projets pour Rome.
D’autres papes avaient commencĂ© la reconstruction de la ville.
Mais avec Sixte IV, le mouvement prend une ampleur spectaculaire.
Il restaure.
Il construit.
Il aménage.
Il ouvre ou améliore des voies.
Il intervient sur les infrastructures urbaines.
Il fait construire le Ponte Sisto, qui porte encore son nom.
Il favorise les églises et les institutions charitables.
Les historiens lui attribuent une part importante dans la transformation de Rome en capitale renaissante. La Catholic Encyclopedia, pourtant très sévère envers ses dérives politiques, souligne son mécénat, son action urbaine, la chapelle Sixtine, le pont Sisto et son rôle dans le développement de la Bibliothèque vaticane.
Rome n’est plus seulement la ville des ruines antiques et des basiliques mĂ©diĂ©vales.
Elle recommence à vouloir être la capitale visible du monde chrétien.
đź–Ľ️ La chapelle « Sixtine » : le pape cachĂ© dans son nom
Voilà évidemment son héritage le plus célèbre.
Nous disons :
chapelle Sixtine.
Mais nous oublions souvent pourquoi.
Sixtine signifie tout simplement :
la chapelle de Sixte.
Sixte IV fait reconstruire l’ancienne Cappella Magna du palais apostolique.
La nouvelle chapelle est réalisée dans les années 1470-1480.
Et attention Ă l’anachronisme :
Michel-Ange n’est pas encore lĂ .
Il n’a mĂŞme qu’un enfant lorsque Sixte IV meurt en 1484.
Le plafond de Michel-Ange ne sera peint que sous Jules II, le neveu de Sixte IV, entre 1508 et 1512.
Le Jugement dernier viendra encore plus tard.
La chapelle de Sixte IV possédait déjà cependant un programme pictural extraordinaire réalisé par plusieurs grands maîtres du Quattrocento.
Botticelli.
Pérugin.
Ghirlandaio.
Cosimo Rosselli.
La chapelle Sixtine Ă©tait donc dĂ©jĂ un chef-d’Ĺ“uvre avant Michel-Ange.
đź—ť️ Et elle deviendra la salle du conclave
Ironie magnifique de l’histoire.
Le pape qui pratiqua un nĂ©potisme spectaculaire a donnĂ© son nom au lieu dans lequel les cardinaux Ă©lisent aujourd’hui ses successeurs.
Lorsqu’un pape meurt et que le conclave commence, les camĂ©ras du monde entier se tournent vers une cheminĂ©e.
Cette cheminée est posée sur le toit de la chapelle Sixtine.
Habemus Papam.
Et derrière ces deux mots se trouve encore, discrètement, le nom de Sixte IV.
Peu de papes ont laissĂ© une trace aussi visible dans le fonctionnement quotidien de l’Église cinq siècles après leur mort.
📚 Le pape de la Bibliothèque vaticane
Sixte IV comprend également que la puissance de Rome ne se mesure pas seulement à ses palais.
Elle se mesure Ă ses livres.
La Bibliothèque vaticane avait été profondément développée par Nicolas V.
Sixte IV lui donne une organisation nouvelle et la dote généreusement.
L’une des images les plus cĂ©lèbres de son pontificat est prĂ©cisĂ©ment la fresque de Melozzo da Forlì reprĂ©sentant Sixte IV nommant l’humaniste Platina prĂ©fet de la Bibliothèque.
Mais regardons bien la scène.
Autour du pape se trouvent plusieurs membres de sa famille.
Et notamment son neveu :
Giuliano della Rovere.
Le futur Jules II.
Cette fresque consacrée à la culture contient donc également en elle-même le grand problème du pontificat.
Le mécénat et le népotisme se trouvent littéralement dans le même tableau.
🌹 Sixte IV et l’ImmaculĂ©e Conception
VoilĂ un aspect beaucoup moins connu et pourtant essentiel pour comprendre le franciscain devenu pape.
La question de l’ImmaculĂ©e Conception de Marie faisait encore l’objet de dĂ©bats thĂ©ologiques.
Les Franciscains étaient traditionnellement parmi les grands défenseurs de cette doctrine.
Sixte IV partage cette dévotion.
Il favorise la célébration liturgique de la Conception de Marie et accorde des privilèges à cette fête.
Mais il agit avec une certaine prudence : le dogme ne sera dĂ©fini qu’en 1854, par Pie IX.
Des recherches récentes sur son mécénat marial soulignent précisément cette politique : Sixte soutient fortement le culte de Marie et la conception immaculée tout en évitant de transformer prématurément une question encore disputée en définition dogmatique.
Il faudra attendre près de quatre siècles avant que Pie IX proclame :
« La Bienheureuse Vierge Marie a Ă©tĂ©, au premier instant de sa conception, prĂ©servĂ©e intacte de toute souillure du pĂ©chĂ© originel. »
Mais Sixte IV appartient clairement Ă l’histoire qui conduit Ă cette dĂ©finition.
🌹 Le franciscain n’avait donc pas complètement disparu
Voilà un détail important.
Il serait facile de raconter Sixte IV comme un religieux sincère qui, arrivé au Vatican, aurait simplement oublié saint François pour devenir prince.
La réalité est plus complexe.
Le franciscain demeure.
Sa théologie mariale demeure.
Sa dévotion demeure.
Son intĂ©rĂŞt pour l’Église demeure.
Mais une autre logique se développe parallèlement :
la famille.
Et c’est lĂ que commence la partie sombre du pontificat.
👨👩👦 « Nepos » : le mot qui empoisonne la Renaissance pontificale
Le mot népotisme vient du latin nepos :
neveu.
Et avec Sixte IV, nous sommes presque devant un cas d’Ă©cole.
Le pape élève de nombreux parents.
Il crée cardinaux plusieurs de ses neveux.
Parmi eux :
Giuliano della Rovere, futur Jules II.
Pietro Riario, qui accumule charges et richesses.
Raffaele Riario.
Girolamo Basso della Rovere.
La promotion de Giuliano peut rĂ©trospectivement sembler brillante : il deviendra l’un des grands papes de la Renaissance.
Mais on ne peut juger un système uniquement parce que l’un de ses bĂ©nĂ©ficiaires s’est rĂ©vĂ©lĂ© compĂ©tent.
Sixte IV utilise clairement la puissance pontificale pour construire la puissance des della Rovere et des Riario.
Les sources catholiques anciennes elles-mêmes parlent très sévèrement de cette passion du népotisme.
đź’° Pietro Riario : quand le neveu devient prince
Le cas de Pietro Riario est particulièrement révélateur.
Le jeune neveu reçoit rapidement charges, dignités et richesses.
Il devient cardinal.
Patriarche latin de Constantinople.
Il accumule les bénéfices.
Et sa cour romaine devient célèbre pour son luxe.
VoilĂ le paradoxe devenu presque caricatural :
un pape franciscain enrichit démesurément son neveu.
Sixte IV n’avait probablement pas cessĂ© personnellement de croire Ă l’idĂ©al franciscain.
Mais il avait adopté une logique politique dans laquelle la famille du pape devait devenir un instrument de son pouvoir.
C’est prĂ©cisĂ©ment cette confusion qui empoisonnera une grande partie de la papautĂ© renaissante.
⚔️ Girolamo Riario : la politique familiale devient guerre italienne
Un autre neveu joue un rĂ´le encore plus dangereux :
Girolamo Riario.
Sixte veut lui constituer une puissance territoriale.
Et dès lors, la politique pontificale devient de plus en plus difficile à distinguer de la politique familiale.
Le pape n’est plus seulement le dĂ©fenseur des États pontificaux.
Il devient également le protecteur des ambitions de ses neveux.
C’est dans cet univers que va Ă©clater l’affaire la plus sombre de son pontificat.
🩸 26 avril 1478 : du sang dans la cathédrale de Florence
Florence est dominée par les Médicis.
Lorenzo le Magnifique et son frère Giuliano représentent une puissance politique que les adversaires de la famille veulent renverser.
Parmi eux se trouvent les Pazzi.
Le 26 avril 1478, dimanche, une attaque est lancée contre les deux frères pendant la messe dans la cathédrale Santa Maria del Fiore.
Giuliano de Médicis est assassiné.
Lorenzo est blessé mais parvient à se réfugier.
Florence explose.
Les conjurés sont traqués.
Certains sont exécutés presque immédiatement.
L'archevêque de Pise, Francesco Salviati, impliqué dans la conjuration, est pendu.
Et derrière le complot apparaĂ®t l’ombre des Riario.
Puis celle du pape.
❓ Sixte IV voulait-il assassiner les MĂ©dicis ?
C’est ici qu’il faut ĂŞtre extrĂŞmement prĂ©cis.
Sixte IV connaissait le projet visant à renverser politiquement les Médicis.
Les ambitions de son neveu Girolamo Riario étaient directement impliquées.
Mais peut-on affirmer que Sixte avait ordonnĂ© l’assassinat de Lorenzo et Giuliano ?
La réponse historique est beaucoup moins assurée.
MĂŞme la Catholic Encyclopedia, pourtant peu complaisante envers le pape dans cette affaire, considère qu’il connaissait le complot mais probablement pas le projet d’assassinat.
C’est une distinction capitale.
Elle n’innocente pas Sixte.
Soutenir une opération destinée à renverser un gouvernement rival reste une affaire politique extrêmement grave.
Mais dire :
« Sixte IV ordonna le meurtre des MĂ©dicis pendant la messe »
va plus loin que ce que permettent les preuves.
L’histoire n’a pas besoin qu’on ajoute des crimes aux fautes dĂ©jĂ Ă©tablies.
🔥 Et le pape frappe Florence d’interdit
La rĂ©action florentine est d’une violence extrĂŞme.
Plusieurs conspirateurs sont exécutés.
L’archevĂŞque Salviati est notamment pendu.
Sixte IV réagit.
Il exige réparation et entre en conflit ouvert avec Florence.
La ville est frappĂ©e d’interdit et la guerre Ă©clate.
Lorenzo de Médicis réussira finalement par une spectaculaire initiative diplomatique auprès du roi de Naples à modifier le rapport de force.
Mais l’affaire laisse une tache durable sur le pontificat.
Car mĂŞme si Sixte n’avait pas voulu l’assassinat de Giuliano, les ambitions familiales des Riario avaient entraĂ®nĂ© la papautĂ© dans une aventure politique dĂ©sastreuse.
⚖️ Sixte IV : le pape qui prĂ©pare Alexandre VI ?
La tentation est forte de tracer une ligne droite :
Sixte IV.
Innocent VIII.
Alexandre VI.
Puis la catastrophe morale de la papauté renaissante.
Il y a effectivement une continuité.
Le népotisme devient de plus en plus envahissant.
Les familles pontificales cherchent à construire des principautés.
La politique italienne absorbe une part Ă©norme de l’Ă©nergie pontificale.
La distinction entre les intérêts du Saint-Siège et ceux de la famille du pape devient dangereusement floue.
La Catholic Encyclopedia considère d’ailleurs le pontificat de Sixte IV comme une Ă©tape importante dans la montĂ©e des intĂ©rĂŞts temporels de la papautĂ© renaissante.
Mais il faut lĂ encore nuancer.
Sixte IV n’est pas Alexandre VI.
Sa vie privĂ©e n’a pas donnĂ© lieu aux mĂŞmes scandales Ă©tablis.
Son problème principal est ailleurs :
le népotisme politique.
✝️ Un mauvais pape ?
La rĂ©ponse dĂ©pend de ce que l’on entend par lĂ .
Un mauvais chrétien ?
Les éléments disponibles ne permettent pas de le réduire à cela.
Un mauvais théologien ?
Certainement pas.
Un homme sans préoccupation religieuse ?
Non plus.
Un pape dont certaines décisions politiques furent profondément contestables ?
Oui.
Voilà pourquoi Sixte IV est beaucoup plus intéressant que sa caricature.
Il montre que les grandes dĂ©rives ecclĂ©siastiques ne viennent pas toujours d’hommes qui ne croient plus.
Elles peuvent venir d’hommes convaincus de servir l’Église mais qui finissent par confondre :
l’Église, leur politique et leur famille.
📜 Sixte IV et l’Inquisition espagnole
Il faut également mentionner un autre héritage beaucoup plus controversé.
En 1478, Sixte IV publie la bulle Exigit sincerae devotionis affectus, qui autorise les souverains espagnols Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille Ă mettre en place ce qui deviendra l’Inquisition espagnole.
Attention cependant Ă ne pas confondre les institutions.
L’Inquisition mĂ©diĂ©vale existait depuis le XIIIᵉ siècle.
L’Inquisition espagnole possède un contexte et une organisation particuliers, notamment par son lien Ă©troit avec la monarchie.
Sixte IV lui-mĂŞme s’inquiĂ©tera ensuite de certains abus commis dans son fonctionnement.
Son pontificat se trouve donc, lĂ encore, au milieu d’une histoire beaucoup plus complexe qu’une simple image noire ou blanche.
🕌 Le rêve inachevé de croisade
Sixte IV devient pape seulement dix-huit ans après la chute de Constantinople.
La menace ottomane est donc omniprésente.
Le nouveau pape cherche Ă organiser une croisade.
Il envoie des légats dans plusieurs royaumes européens.
Mais les princes chrétiens ont leurs propres intérêts.
L’unitĂ© rĂŞvĂ©e ne vient pas.
La politique italienne finit elle-mĂŞme par absorber une grande partie de l’attention du pontife.
LĂ encore, le contraste est cruel :
le pape rĂŞve d’unir la chrĂ©tientĂ© contre les Ottomans, tandis que les États chrĂ©tiens italiens se font la guerre entre eux.
🏛️ Rome devient son vĂ©ritable monument
Malgré les guerres et les scandales, Sixte IV transforme durablement la Ville éternelle.
Ponts.
Rues.
Églises.
HĂ´pitaux.
Bibliothèque.
Chapelle Sixtine.
Il prépare matériellement la Rome que Jules II, Léon X et leurs successeurs porteront à un degré de splendeur encore supérieur.
C’est pourquoi son pontificat constitue un vĂ©ritable tournant.
Avant lui, la Renaissance romaine existe déjà .
Après lui, elle devient un programme pontifical.
L’art doit manifester la grandeur de Rome.
Et la grandeur de Rome doit manifester la grandeur de l’Église.
❤️ Souvenir oubliĂ© : « Sixtine » veut simplement dire « de Sixte »
Nous prononçons son nom sans même nous en apercevoir.
Chapelle Sixtine.
Capella Sistina.
C’est la chapelle de Sisto, Sixte.
Et non celle de Sixte V.
Non celle de Jules II.
Non celle de Michel-Ange.
Lorsque Michel-Ange monte sur ses échafaudages, Sixte IV est mort depuis plus de vingt ans.
La chapelle existait déjà .
Ses murs étaient déjà couverts des œuvres de Botticelli, Pérugin, Ghirlandaio et Rosselli.
Et lorsque des cardinaux y entrent aujourd’hui pour Ă©lire un pape, ils pĂ©nètrent toujours dans le monument voulu par Francesco della Rovere.
Peut-ĂŞtre est-ce l’un des hĂ©ritages pontificaux les plus extraordinaires de l’histoire.
Un pape du XVe siècle continue de donner son nom à la pièce où sont élus les papes du XXIe.
🌹 Souvenir oubliĂ© encore : un pape de l’ImmaculĂ©e avant le dogme
L’autre mĂ©moire mĂ©rite d’ĂŞtre retrouvĂ©e.
Sixte IV appartient Ă la grande histoire de la dĂ©votion catholique Ă l’ImmaculĂ©e Conception.
Quatre siècles avant Pie IX, il favorise sa célébration.
Le franciscain apparaît ici beaucoup plus nettement derrière le prince de la Renaissance.
Car les Franciscains avaient joué un rôle essentiel dans la défense de cette doctrine, notamment à travers la tradition issue de Duns Scot.
La Renaissance de Sixte IV n’est donc pas seulement artistique.
Elle reste profondément religieuse et mariale.
🕯️ 12 aoĂ»t 1484 : la mort du bâtisseur
Sixte IV meurt à Rome le 12 août 1484, après treize années de pontificat. Le Saint-Siège confirme cette date comme terme de son règne.
Il laisse une Rome transformée.
Une famille della Rovere considérablement enrichie.
Un neveu qui deviendra Jules II.
Une chapelle qui portera son nom pour toujours.
Une Bibliothèque vaticane renforcée.
Une politique mariale qui contribuera Ă la longue histoire de l’ImmaculĂ©e Conception.
Mais également une papauté davantage plongée dans les guerres et les rivalités dynastiques italiennes.
Son héritage ressemble à la Renaissance elle-même :
magnifique et inquiétant.
⚖️ Alors, comment juger Sixte IV ?
Il serait facile de choisir.
Le mécène génial.
Ou le népotiste.
Le franciscain.
Ou le prince.
Le dĂ©fenseur de l’ImmaculĂ©e Conception.
Ou le pape compromis dans les intrigues italiennes.
Mais le personnage historique exige que nous gardions tout ensemble.
Sixte IV fut un véritable religieux.
Un véritable théologien.
Un véritable mécène.
Et un véritable népotiste.
Il donna énormément à Rome.
Et énormément à sa famille.
Il contribua Ă faire de la papautĂ© l’un des grands centres culturels de la Renaissance.
Mais il contribua aussi à cette confusion entre succession apostolique et politique dynastique qui ternira si profondément la fin du XVe siècle.
La chapelle Sixtine résume peut-être parfaitement son paradoxe.
Elle est sublime.
Elle est consacrée à Dieu.
Elle manifeste la puissance artistique de la papauté.
Et elle porte le nom d’un homme dont le pontificat rappelle que la beautĂ© produite par l’Église ne garantit pas automatiquement la sagesse politique de ses dirigeants.
🌿 Note culturelle — Sixte IV regarde encore les visiteurs du Vatican
L’une des Ĺ“uvres les plus fascinantes liĂ©es Ă son pontificat est la fresque de Melozzo da Forlì, Sixte IV nommant Platina prĂ©fet de la Bibliothèque vaticane.
Le pape est assis.
Platina est agenouillé devant lui.
Autour apparaissent plusieurs della Rovere et Riario.
On peut donc regarder cette fresque de deux manières.
Comme une cĂ©lĂ©bration de la Bibliothèque vaticane et de l’humanisme pontifical.
Ou comme un portrait involontaire du népotisme renaissant.
Les deux lectures sont vraies.
Et c’est prĂ©cisĂ©ment pour cela que cette image ressemble tellement au pontificat de Sixte IV.
📌 Ce qu’il faut retenir
☐ Francesco della Rovere fut Ă©lu pape sous le nom de Sixte IV le 9 aoĂ»t 1471.
☐ Le 25 aoĂ»t 1471, il reçut la consĂ©cration Ă©piscopale puis fut solennellement couronnĂ©.
☐ Le cardinal qui procĂ©da Ă son couronnement Ă©tait Rodrigo Borgia, futur Alexandre VI.
☐ Sixte IV Ă©tait franciscain conventuel et thĂ©ologien avant son accession au pontificat.
☐ Il fit construire la chapelle Sixtine, qui porte son nom.
☐ Botticelli, PĂ©rugin, Ghirlandaio et d’autres artistes travaillèrent Ă son premier dĂ©cor ; le plafond de Michel-Ange est postĂ©rieur.
☐ Il joua un rĂ´le majeur dans le dĂ©veloppement de la Bibliothèque vaticane et dans la transformation urbaine de Rome.
☐ Il favorisa fortement la dĂ©votion Ă l’ImmaculĂ©e Conception, sans encore en faire un dogme.
☐ Son pontificat fut marquĂ© par un nĂ©potisme considĂ©rable en faveur des della Rovere et des Riario.
☐ Sixte connaissait le projet politique de la conjuration des Pazzi, mais sa connaissance prĂ©alable du projet d’assassinat n’est pas Ă©tablie avec certitude.
☐ Il autorisa en 1478 la crĂ©ation de ce qui deviendra l’Inquisition espagnole.
☐ Son neveu Giuliano della Rovere deviendra pape sous le nom de Jules II.
☐ Sixte IV mourut le 12 aoĂ»t 1484.
📚 Sources
☐ Saint-Siège — Sixte IV — notice officielle du 212ᵉ pape et chronologie de son pontificat.
☐ Saint-Siège — Liste des souverains pontifes — dates officielles de l’accession de Sixte IV et de la fin de son pontificat.
☐ Catholic Encyclopedia — Pope Sixtus IV — Ă©tude classique particulièrement intĂ©ressante pour le mĂ©cĂ©nat, le nĂ©potisme et la conjuration des Pazzi.
☐ Renaissance Quarterly — Sixtus IV and the Immaculate Conception — Ă©tude rĂ©cente sur la politique mariale et artistique de Sixte IV.
☐ JSTOR — Patronage and Dynasty: The Rise of the della Rovere in Renaissance Italy — travaux consacrĂ©s au mĂ©cĂ©nat et Ă la construction dynastique des della Rovere.
đź“– Pour aller plus loin
👑 Alexandre VI : faut-il vraiment défendre le pape Borgia ?
Quelques années après Sixte IV, Alexandre VI poussera encore plus loin la confusion entre intérêts familiaux, politique italienne et gouvernement pontifical.
🎨 Le pape de la Renaissance triomphante
De Sixte IV Ă LĂ©on X, comment Rome est-elle devenue l’une des grandes capitales artistiques de l’Europe ?
✝️ L’ImmaculĂ©e Conception : comment une croyance discutĂ©e devint un dogme
Pour suivre le long chemin thĂ©ologique qui mène des controverses mĂ©diĂ©vales et franciscaines jusqu’Ă la dĂ©finition de Pie IX en 1854.
⚔️ L’Église et l’Inquisition : comprendre avant de juger
Sixte IV appartient Ă©galement Ă l’histoire de l’Inquisition espagnole : une institution qu’il faut distinguer soigneusement de l’Inquisition pontificale mĂ©diĂ©vale.
đź’¬ Commenter & s’abonner
Que reste-t-il finalement de Sixte IV ?
Le franciscain ?
Le pape de l’ImmaculĂ©e Conception ?
Le créateur de la chapelle Sixtine ?
Le bâtisseur de Rome ?
Ou le pontife dont le népotisme et les intrigues italiennes annoncent les grandes dérives de la papauté renaissante ?
Peut-être faut-il précisément refuser de choisir.
Sixte IV est tout cela Ă la fois.
Et c’est ce qui rend son pontificat tellement fascinant.
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