🌍 De Salamanque Ă Grotius : l’Église a-t-elle inventĂ© le droit international moderne ?
Quand la guerre rencontre le droit
Résumé
Bien avant la crĂ©ation de l’ONU, des thĂ©ologiens catholiques affirmèrent que les souverains n’Ă©taient pas au-dessus de toute loi. Vitoria, Suárez et les maĂ®tres de Salamanque reconnurent l’existence d’une communautĂ© universelle, limitèrent les causes lĂ©gitimes de guerre et dĂ©fendirent les droits des peuples. Grotius recueillit ensuite une partie de cet hĂ©ritage pour en faire l’un des fondements du droit international moderne.
Summarium Latine
Schola Salmanticensis, traditionibus iuris Romani et canonici innixa, ius gentium renovavit atque potestatem principum lege naturali circumscripsit. Franciscus de Vitoria docuit populos Americae verum dominium, legitimas res publicas iuraque naturalia possidere; infidelitatem autem nec titulum occupationis nec iustam belli causam praebere. Dominicus de Soto, Franciscus Suárez aliique de communitate orbis, de bello iusto, de commercio deque tutela innocentium subtiliter disputarunt. Hugo Grotius, quamvis inter Reformatos numeraretur, multa argumenta scholasticorum Hispanicorum recepit atque in opere De iure belli ac pacis novo ordine exposuit. Non igitur Ecclesia sola ius internationale invenit; theologi tamen catholici ad eius formationem modernam magnopere contulerunt.
« De leurs Ă©pĂ©es, ils forgeront des socs. »
— IsaĂŻe 2, 4
Un droit au-dessus des rois
Au commencement du XVIᵉ siècle, il n’existait ni Organisation des Nations unies, ni Cour internationale de justice, ni conventions universelles protĂ©geant les prisonniers et les populations civiles.
Lorsqu’un souverain dĂ©cidait de faire la guerre, quelle autoritĂ© pouvait vĂ©ritablement l’arrĂŞter ? Qui pouvait juger un empereur victorieux ? Les peuples vaincus possĂ©daient-ils encore des droits lorsque leurs institutions avaient Ă©tĂ© renversĂ©es ?
Ces interrogations devinrent brĂ»lantes avec la conquĂŞte de l’AmĂ©rique. Les royaumes europĂ©ens entraient en contact avec des peuples dont ils ignoraient presque tout. Des terres Ă©taient occupĂ©es, des souverains dĂ©posĂ©s et des populations soumises au nom de la Couronne, de la civilisation et parfois de l’Ă©vangĂ©lisation.
C’est dans ce contexte que les maĂ®tres de l’École de Salamanque formulèrent une idĂ©e dĂ©cisive : la puissance d’un prince ne suffit pas Ă rendre son action juste.
MĂŞme l’empereur doit rĂ©pondre Ă une loi supĂ©rieure. MĂŞme une guerre victorieuse peut ĂŞtre criminelle. MĂŞme un peuple non chrĂ©tien possède des droits que le baptĂŞme, la conquĂŞte ou une dĂ©cision pontificale ne peuvent abolir.
Avant Salamanque, un héritage millénaire
L’École de Salamanque n’a pas créé le droit des peuples Ă partir de rien.
Le monde romain connaissait dĂ©jĂ le ius gentium, le « droit des gens ». Cette expression dĂ©signait cependant un ensemble de règles considĂ©rĂ©es comme communes Ă diffĂ©rents peuples, et non encore un droit international comparable au nĂ´tre.
Ă€ cet hĂ©ritage romain s’ajoutaient le droit canonique, la rĂ©flexion de saint Augustin sur la guerre juste et la synthèse de saint Thomas d’Aquin. Selon cette tradition, une guerre ne pouvait ĂŞtre moralement licite que si elle Ă©tait dĂ©cidĂ©e par une autoritĂ© lĂ©gitime, poursuivait une cause juste et Ă©tait animĂ©e d’une intention droite.
Les thĂ©ologiens de Salamanque reçurent donc un vocabulaire ancien. Leur originalitĂ© fut de l’appliquer Ă un monde brutalement Ă©largi par les voyages ocĂ©aniques, les conquĂŞtes et l’apparition d’empires vĂ©ritablement mondiaux.
L’AmĂ©rique obligea la thĂ©ologie morale Ă penser Ă l’Ă©chelle de la planète.
Le choc américain
En 1539, Francisco de Vitoria prononça ses célèbres leçons De Indis et De iure belli. Il ne voyagea jamais dans le Nouveau Monde. Il connaissait cependant les récits de missionnaires, les controverses politiques et les violences commises au cours de la conquête.
Sa question était redoutable : de quel droit les Espagnols se trouvaient-ils en Amérique ?
La dĂ©couverte d’une terre suffisait-elle Ă en transfĂ©rer la propriĂ©tĂ© ? L’empereur possĂ©dait-il une juridiction universelle ? Le pape pouvait-il remettre des territoires habitĂ©s Ă un souverain chrĂ©tien ? Le refus de la foi autorisait-il une guerre de conquĂŞte ?
Vitoria examina mĂ©thodiquement ces arguments. Plusieurs de ses rĂ©ponses fragilisaient directement les justifications traditionnelles de l’expansion impĂ©riale.
Ni l’empereur ni le pape ne possèdent le monde
Vitoria rejeta d’abord l’idĂ©e selon laquelle l’empereur serait le maĂ®tre temporel de toute la terre.
Aucune loi naturelle, divine ou humaine ne lui confĂ©rait une telle domination. Les diffĂ©rents peuples formaient de vĂ©ritables communautĂ©s politiques, capables de se gouverner sans dĂ©pendre de l’autoritĂ© impĂ©riale europĂ©enne.
Le dominicain limita Ă©galement la puissance temporelle du pape. Le souverain pontife possĂ©dait une mission spirituelle universelle, mais il n’Ă©tait pas pour autant le propriĂ©taire civil du monde. Il ne pouvait donc pas transfĂ©rer Ă un roi chrĂ©tien la propriĂ©tĂ© de territoires appartenant lĂ©gitimement Ă d’autres peuples.
Le refus de reconnaĂ®tre le pape ne constituait pas davantage une cause de guerre. L’autoritĂ© spirituelle de l’Église ne transformait pas les non-chrĂ©tiens en sujets politiques des monarchies catholiques.
Cette distinction Ă©tait capitale. Elle signifiait que l’Ă©vangĂ©lisation ne pouvait pas, Ă elle seule, servir de titre Ă la conquĂŞte.
Les peuples d’AmĂ©rique possèdent un vĂ©ritable pouvoir
Vitoria affirma que les peuples autochtones dĂ©tenaient un vĂ©ritable dominium, c’est-Ă -dire une maĂ®trise lĂ©gitime sur leurs personnes, leurs biens et leurs institutions.
Ils avaient des maisons, des familles, des lois, des chefs, des formes d’Ă©change et des communautĂ©s organisĂ©es. Leurs diffĂ©rences culturelles ou religieuses ne suffisaient pas Ă les priver de leur capacitĂ© politique.
« Les indigènes avaient un vĂ©ritable domaine, public et privĂ© », conclut-il dans le De Indis. Ils ne pouvaient donc ĂŞtre dĂ©pouillĂ©s simplement parce qu’ils n’Ă©taient pas chrĂ©tiens. Le texte du De Indis permet de suivre directement son argumentation.
Cette reconnaissance ne correspondait pas encore à notre conception contemporaine des droits humains. Elle représentait néanmoins une rupture majeure : un peuple non chrétien demeurait un sujet de droit et non un simple objet de conquête.
Une doctrine courageuse… mais ambiguĂ«
Il serait pourtant trompeur de transformer Vitoria en militant anticolonialiste avant l’heure.
Après avoir rejetĂ© plusieurs titres de conquĂŞte, il reconnut aux Espagnols un droit de voyager, de commercer et de communiquer avec les peuples d’AmĂ©rique. Il leur accorda Ă©galement la facultĂ© de prĂŞcher pacifiquement l’Évangile.
Si ces droits Ă©taient violemment empĂŞchĂ©s, Vitoria envisageait qu’une rĂ©action dĂ©fensive puisse devenir lĂ©gitime. Il admettait aussi certaines interventions destinĂ©es Ă protĂ©ger des innocents contre des pratiques considĂ©rĂ©es comme gravement contraires Ă la loi naturelle.
Ces ouvertures pouvaient servir Ă limiter la conquĂŞte. Elles pouvaient aussi lui fournir de nouvelles justifications. Des historiens du droit soulignent ainsi que le langage universel du commerce et de la communication pouvait accompagner l’expansion europĂ©enne aussi bien qu’il pouvait la contenir. La prĂ©sentation de l’École de Salamanque par la Stanford Encyclopedia expose clairement cette ambivalence.
Vitoria ne dĂ©truisit donc pas la logique impĂ©riale. Il l’obligea cependant Ă comparaĂ®tre devant un tribunal moral.
La guerre juste n’est pas une guerre sainte
Pour les maĂ®tres de Salamanque, la guerre ne devenait pas juste parce qu’elle Ă©tait menĂ©e par un prince chrĂ©tien.
L’appartenance religieuse des combattants ne dĂ©terminait pas automatiquement la justice de leur cause. Un souverain catholique pouvait commettre une guerre injuste, tandis qu’un peuple non chrĂ©tien pouvait lĂ©gitimement dĂ©fendre son territoire.
Vitoria insista sur la nĂ©cessitĂ© d’une injure rĂ©elle et suffisamment grave. La gloire du prince, l’agrandissement du royaume, la diffĂ©rence de religion ou le dĂ©sir de richesses ne constituaient pas des causes suffisantes.
MĂŞme lorsqu’une guerre Ă©tait juste dans son principe, tous les moyens n’Ă©taient pas permis. Le prince devait rechercher la paix, Ă©viter les cruautĂ©s inutiles et Ă©pargner autant que possible les innocents.
Cette réflexion annonce les distinctions que le droit contemporain établira entre :
le droit de recourir Ă la force ;
les règles encadrant la conduite des hostilités ;
la protection des non-combattants ;
la proportionnalitĂ© entre l’objectif poursuivi et les violences employĂ©es.
Il ne s’agit pas d’une identitĂ© parfaite avec le droit humanitaire actuel. Mais le principe essentiel est dĂ©jĂ prĂ©sent : la guerre elle-mĂŞme doit rester soumise au droit.
Le monde forme une communauté
Vitoria ne se contenta pas de reconnaĂ®tre l’indĂ©pendance des communautĂ©s politiques. Il affirma Ă©galement qu’elles appartenaient toutes Ă un ensemble plus vaste : le totus orbis, le monde entier considĂ©rĂ© comme une communautĂ©.
Un royaume ne pouvait donc pas agir comme s’il Ă©tait moralement seul sur terre. Les dĂ©cisions d’un peuple pouvaient affecter le bien commun de tous les autres.
Le droit des gens n’Ă©tait plus simplement une sĂ©rie d’usages pratiques. Il devenait l’expression d’une sociabilitĂ© universelle fondĂ©e sur la nature commune de l’humanitĂ©.
Cette idée permettait de tenir ensemble deux principes :
les peuples possèdent une véritable autonomie politique ;
leur souverainetĂ© n’est pas un droit absolu de nuire aux autres.
La communauté internationale moderne repose encore sur cette tension. Les États sont juridiquement souverains, mais ils sont aussi liés par des obligations qui les dépassent.
De Vitoria à Suárez
Après Vitoria, plusieurs théologiens et juristes approfondirent cette réflexion : Domingo de Soto, Diego de Covarrubias, Fernando Vázquez de Menchaca, Luis de Molina et Francisco Suárez.
Suárez occupa une place particulière. Dans son traité De legibus ac Deo legislatore, publié en 1612, il distingua plus précisément la loi naturelle du droit des gens.
La loi naturelle dĂ©coule de la nature raisonnable de l’ĂŞtre humain. Elle possède une portĂ©e universelle. Le droit des gens, quant Ă lui, se dĂ©veloppe en partie par la coutume, l’usage et l’accord progressif des communautĂ©s politiques.
Il n’est donc ni une simple loi intĂ©rieure Ă chaque royaume ni une morale abstraite sans application concrète. Il est un droit qui naĂ®t entre les peuples.
Suárez reconnaissait que chaque communautĂ© politique formait un corps autonome. Mais aucune ne pouvait se considĂ©rer comme totalement sĂ©parĂ©e de l’humanitĂ©. Les nations avaient besoin de règles communes pour les ambassades, les Ă©changes, les traitĂ©s, la guerre et la paix.
Son intuition est fondamentale : une société internationale peut exister sans gouvernement mondial. Sa cohésion repose sur des principes universels, des engagements réciproques et des coutumes reconnues. Des extraits du De legibus sont accessibles dans cette édition.
Grotius entre en scène
Hugo Grotius naquit aux Provinces-Unies en 1583, près de quarante ans après les grandes leçons de Vitoria. Juriste, diplomate et thĂ©ologien protestant de sensibilitĂ© remontrante, il vĂ©cut au milieu des divisions religieuses et politiques de l’Europe.
En 1609, il publia Mare liberum, consacré à la liberté des mers. En 1625 parut son ouvrage le plus célèbre, De iure belli ac pacis, le droit de la guerre et de la paix.
Grotius voulait dĂ©montrer que la guerre n’Ă©tait pas un espace abandonnĂ© Ă la force pure. Il chercha Ă rĂ©unir dans un mĂŞme système la loi naturelle, les usages des nations, les engagements contractuels, le droit romain, l’histoire et les traditions thĂ©ologiques.
Son œuvre devait énormément aux auteurs antiques et médiévaux. Elle dialoguait également avec les juristes-théologiens espagnols : Vitoria, Soto, Molina, Suárez, Covarrubias et Vázquez de Menchaca. La Bibliothèque du Palais de la Paix reconnaît explicitement la dette de son traité envers les théologiens espagnols du siècle précédent. Présentation du De iure belli ac pacis par la Peace Palace Library.
Grotius n’a donc pas fait apparaĂ®tre le droit international dans un dĂ©sert intellectuel. Il a recueilli, discutĂ© et rĂ©organisĂ© une matière dĂ©jĂ abondamment travaillĂ©e.
Grotius a-t-il « laĂŻcisĂ© » le droit naturel ?
Une formule cĂ©lèbre de Grotius a souvent Ă©tĂ© interprĂ©tĂ©e comme l’acte de naissance d’un droit entièrement sĂ©parĂ© de la thĂ©ologie : les principes du droit naturel conserveraient une certaine validitĂ© etiamsi daremus — mĂŞme si l’on supposait que Dieu n’existe pas.
Mais Grotius ajoute immĂ©diatement qu’une telle supposition ne saurait ĂŞtre admise sans faute. Il ne nie donc pas Dieu et ne renonce pas Ă la pensĂ©e chrĂ©tienne.
Son raisonnement signifie plutĂ´t que la loi naturelle peut ĂŞtre connue par la raison humaine. Un catholique, un protestant ou un non-chrĂ©tien peut reconnaĂ®tre certaines règles de justice sans devoir d’abord rĂ©soudre toutes les controverses religieuses.
Cette dĂ©marche possède elle-mĂŞme des prĂ©cĂ©dents dans la tradition scolastique. Grotius ne remplace pas simplement la foi par la raison : il cherche un langage juridique capable de franchir les frontières confessionnelles. La Stanford Encyclopedia souligne que Dieu conserve une place essentielle dans sa thĂ©orie de l’obligation.
Un autre précurseur : Alberico Gentili
Entre Salamanque et Grotius se trouve également Alberico Gentili.
Né en Italie en 1552, devenu protestant et réfugié en Angleterre, Gentili enseigna le droit civil à Oxford. Son De iure belli, publié dans sa forme complète en 1598, proposait déjà une étude systématique de la guerre comme réalité soumise au droit.
Grotius connaissait son travail et le cita. Gentili montre une nouvelle fois qu’il est impossible de dĂ©signer un inventeur unique du droit international.
Vitoria était théologien dominicain. Suárez était jésuite. Gentili était un juriste protestant italien enseignant en Angleterre. Grotius était un humaniste réformé des Provinces-Unies.
Le droit des gens moderne est né de leur rencontre, de leurs oppositions et de leur héritage commun.
Le mythe de l’inventeur solitaire
Pendant longtemps, Grotius fut prĂ©sentĂ© comme le « père du droit international ». D’autres historiens ont attribuĂ© ce titre Ă Vitoria, Ă Suárez ou Ă Gentili.
Cette recherche d’un fondateur unique simplifie excessivement l’histoire.
Le droit international moderne provient de plusieurs traditions :
le droit romain ;
le droit canonique ;
la théologie de la loi naturelle ;
la doctrine médiévale de la guerre juste ;
la pratique des ambassades et des traités ;
les coutumes commerciales et maritimes ;
les conflits provoqués par les conquêtes européennes ;
les controverses entre catholiques et protestants ;
la formation progressive d’États territoriaux.
Il faut Ă©galement se mĂ©fier du rĂ©cit selon lequel les traitĂ©s de Westphalie de 1648 auraient soudainement créé un monde composĂ© d’États souverains parfaitement indĂ©pendants. Ces traitĂ©s furent essentiels, mais la souverainetĂ© moderne rĂ©sulte d’une Ă©volution bien plus longue. Les historiens parlent aujourd’hui volontiers d’un « mythe westphalien ». Une Ă©tude de rĂ©fĂ©rence d’Andreas Osiander revient sur cette reconstruction historique.
L’Église a-t-elle donc inventĂ© le droit international ?
La rĂ©ponse la plus exacte est : non, si l’on entend par lĂ que l’Église aurait créé seule et d’un seul geste le droit international moderne.
Elle est cependant oui, en partie, si l’on reconnaĂ®t le rĂ´le dĂ©cisif du droit canonique, de la loi naturelle chrĂ©tienne et des thĂ©ologiens catholiques dans sa formation.
L’Église institutionnelle porte par ailleurs une histoire contrastĂ©e. Certains textes pontificaux furent utilisĂ©s pour lĂ©gitimer l’expansion coloniale. D’autres, comme Sublimis Deus de Paul III en 1537, affirmèrent que les peuples autochtones ne devaient ĂŞtre privĂ©s ni de leur libertĂ© ni de leurs biens.
En 2023, les dicastères romains pour la Culture et pour le DĂ©veloppement humain intĂ©gral ont reconnu les effets dĂ©sastreux de la « doctrine de la dĂ©couverte » et dĂ©clarĂ© qu’elle ne faisait pas partie de l’enseignement de l’Église. Le communiquĂ© du Saint-Siège rappelle aussi l’enseignement de Sublimis Deus.
Il serait donc aussi faux d’effacer la contribution catholique que de transformer l’Église du XVIᵉ siècle en institution moderne de dĂ©fense des droits humains.
L’histoire rĂ©elle est plus fĂ©conde parce qu’elle est plus exigeante : la tradition chrĂ©tienne a fourni des arguments Ă la conquĂŞte, mais elle a Ă©galement produit les principes permettant de juger et de condamner cette conquĂŞte.
De Salamanque Ă l’ONU : une continuitĂ© Ă nuancer
La Charte des Nations unies affirme aujourd’hui l’Ă©galitĂ© souveraine des États et interdit en principe la menace ou l’emploi de la force contre leur intĂ©gritĂ© territoriale ou leur indĂ©pendance politique. Ces principes figurent Ă l’article 2 de la Charte.
Vitoria ou Suárez n’ont Ă©videmment pas rĂ©digĂ© cet article plusieurs siècles Ă l’avance. Leur monde acceptait encore des guerres, des hiĂ©rarchies et des formes de domination que le droit contemporain rejette.
Il existe néanmoins une parenté intellectuelle entre leurs questions et les nôtres :
un État peut-il être juge de sa propre cause ?
la souveraineté autorise-t-elle toutes les violences ?
une population étrangère possède-t-elle des droits opposables au conquérant ?
la guerre peut-elle être limitée par des règles communes ?
existe-t-il un bien commun supérieur aux intérêts particuliers des puissances ?
L’hĂ©ritage de Salamanque ne consiste donc pas dans un code juridique transmis intact jusqu’Ă l’ONU. Il rĂ©side dans une conviction : aucune puissance politique n’est moralement souveraine au point de ne plus avoir Ă rĂ©pondre de ses actes.
La fuite de Grotius dans une caisse de livres
La vie de Grotius comporte un Ă©pisode digne d’un roman.
Condamné à la prison perpétuelle pour son rôle dans les controverses politiques et religieuses des Provinces-Unies, il fut enfermé au château de Loevestein.
Son Ă©pouse, Maria van Reigersberch, remarqua que les gardes contrĂ´laient de moins en moins la grande caisse servant au transport de ses livres. Le 22 mars 1621, Grotius s’y dissimula. La caisse fut emportĂ©e hors de la forteresse avec l’aide de la servante Elsje van Houwening.
Grotius gagna ensuite Paris, où fut publié quelques années plus tard son grand traité sur la guerre et la paix.
Le symbole est presque trop parfait : l’homme qui voulait soumettre la force au droit retrouva sa libertĂ© cachĂ© parmi ses livres. Le château de Loevestein conserve aujourd’hui la mĂ©moire de cette Ă©vasion, tout en prĂ©cisant que l’authenticitĂ© des diffĂ©rentes caisses prĂ©sentĂ©es par les musĂ©es nĂ©erlandais demeure discutĂ©e. L’histoire est racontĂ©e par le musĂ©e du château.
Le bienheureux en Ă©cho — RĂ©ginald d’OrlĂ©ans
Le juriste saisi par la Parole
Le 1er fĂ©vrier est l’anniversaire de la mort du bienheureux RĂ©ginald d’OrlĂ©ans, survenue Ă Paris en 1220. Sa mĂ©moire liturgique est gĂ©nĂ©ralement cĂ©lĂ©brĂ©e le 12 fĂ©vrier dans le calendrier propre de l’Ordre dominicain.
RĂ©ginald Ă©tait un canoniste rĂ©putĂ©. Après avoir enseignĂ© le droit, il rencontra Ă Rome le cardinal Ugolino — futur pape GrĂ©goire IX — puis saint Dominique. ProfondĂ©ment marquĂ© par l’idĂ©al des PrĂŞcheurs, il entra dans le jeune Ordre dominicain.
La tradition rapporte que, durant une grave maladie, la Vierge Marie lui apparut et lui montra l’habit blanc des frères prĂŞcheurs. Après sa guĂ©rison, RĂ©ginald devint un prĂ©dicateur particulièrement Ă©loquent Ă Bologne puis Ă Paris.
Son parcours Ă©claire admirablement le dossier de Salamanque. Chez les dominicains, l’Ă©tude du droit et de la thĂ©ologie ne devait pas rester enfermĂ©e dans les bibliothèques : elle devait devenir une parole au service de la vĂ©ritĂ© et de la justice.
Son culte fut confirmé par le pape Pie IX en 1877. Biographie du bienheureux Réginald par les Dominicains.
Conclusion — La force n’est jamais la dernière parole
L’École de Salamanque n’a pas inventĂ© Ă elle seule le droit international moderne. Grotius ne l’a pas davantage créé sans prĂ©dĂ©cesseurs.
Mais Vitoria, Soto, Suárez et les autres maĂ®tres espagnols ont formulĂ© des principes sans lesquels notre conception du droit entre les nations serait difficilement pensable : la dignitĂ© juridique de tous les peuples, la limitation du pouvoir souverain, l’existence d’un bien commun universel et la soumission de la guerre Ă des règles morales.
Grotius recueillit cet hĂ©ritage, le confronta au droit, Ă l’histoire et aux conflits religieux de son temps, puis lui donna une forme appelĂ©e Ă circuler dans toute l’Europe.
Leur leçon commune tient en quelques mots : la victoire ne crée pas le droit.
Un peuple puissant peut conquĂ©rir un territoire. Il peut renverser un gouvernement, contrĂ´ler une mer ou imposer un traitĂ©. Mais la force ne suffit jamais Ă transformer l’injustice en justice.
C’est peut-ĂŞtre lĂ que commence vĂ©ritablement le droit international : lorsque les puissants dĂ©couvrent qu’ils devront, eux aussi, rĂ©pondre devant une loi qu’ils n’ont pas créée pour leur seul avantage.
Pour approfondir
Textes et études
Vitoria, De Indis et De iure belli, texte et traduction historique
L’École de Salamanque — Stanford Encyclopedia of Philosophy
Vidéos
Le retour de la guerre juste en droit international ? — Ă partir de l’École de Salamanque
Première approche de Francisco de Vitoria et du phĂ©nomène colonial — UniversitĂ© Grenoble Alpes
Éloge de la tempĂ©rance : Grotius et notre temps — FrĂ©dĂ©ric Ramel
History of International Law: Grotius, Vitoria, Suárez and Gentili — en anglais
Dans le mĂŞme dossier
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De Salamanque Ă Grotius : l’Église a-t-elle inventĂ© le droit international moderne ?
Prochain article — 1er mars 2027
⚖️ L’École de Salamanque Ă©tait-elle libĂ©rale ?
Ni marché absolu, ni État tout-puissant.
Les maîtres de Salamanque défendaient la propriété, les échanges, le consentement politique et certaines limites imposées au souverain. Peut-on pour autant les présenter comme les ancêtres du libéralisme ? Le dernier article distinguera les filiations réelles des récupérations idéologiques.
Et vous ?
Peut-on parler d’un droit vĂ©ritable lorsqu’aucune autoritĂ© mondiale ne possède les moyens de le faire respecter ?
Vitoria doit-il ĂŞtre considĂ©rĂ© comme un dĂ©fenseur des peuples autochtones ou comme un penseur ayant offert de nouvelles justifications Ă l’expansion europĂ©enne ?
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