Le viatique : la dernière communion avant le grand passage
Quand l’Église donne au mourant le Christ comme nourriture pour le dernier voyage
Summarium latinum
Viaticum est sancta Eucharistia christiano in mortis periculo tradita, velut alimentum ad ultimum iter. Nomen a voce latina via procedit atque provisionem itineris significat. Ecclesia morientem non solum infirmorum Unctione corroborat, sed etiam, si fieri potest, sacramentali confessione reconciliat et Corpore Christi nutrit. Poenitentia, Unctio et Eucharistia tamquam viaticum sacramenta sunt quae peregrinationem terrestrem perficiunt atque christianum ad patriam caelestem praeparant.
Article
Il fut un temps où l’arrivée du prêtre dans une maison annonçait immédiatement que quelque chose de grave se préparait.
On allumait un cierge. On disposait un crucifix près du lit. La famille se réunissait ou se retirait dans la pièce voisine. Le malade se confessait s’il en avait encore la force, recevait l’onction, puis communiait une dernière fois.
Cette dernière communion porte un nom qui résume toute la vision chrétienne de la mort : le viatique.
Il ne s’agit pas d’un sacrement supplémentaire venant s’ajouter aux sept sacrements de l’Église. Le viatique est l’Eucharistie reçue par une personne qui se trouve en danger de mort.
Le chrétien reçoit une dernière fois celui qu’il a reçu tout au long de sa vie. Le Christ devient la nourriture du passage, le pain donné à celui qui quitte cette terre pour entrer dans l’éternité.
La mort n’est pas niée. Elle n’est pas rendue aimable par un vocabulaire artificiel. Elle est traversée avec le Christ.
Un mot qui signifie « provision de voyage »
Le mot français « viatique » vient du latin viaticum.
Dans le monde romain, ce terme désignait les vivres, l’argent ou les ressources nécessaires à quelqu’un qui partait en voyage. Il dérive de via, la route, le chemin. Le viatique était donc, très concrètement, ce que l’on préparait avant le départ.
Le christianisme a repris ce mot pour désigner la communion donnée au fidèle qui s’apprête à accomplir son dernier voyage.
Le choix est magnifique.
L’Église ne présente pas la mort comme une chute dans le néant. Elle la comprend comme un passage, une Pâque personnelle, un départ vers le Père.
Le mourant ne part pas sans nourriture.
Le Christ lui-même devient son viatique.
L’Eucharistie au moment de la dernière Pâque
Le Catéchisme de l’Église catholique qualifie le viatique de « dernier sacrement du chrétien ».
À ceux qui vont quitter cette vie, l’Église offre l’Eucharistie comme viatique, en plus de l’onction des malades. Le Corps et le Sang du Christ reçus à l’heure du passage possèdent une signification particulière : l’Eucharistie devient alors le sacrement du passage de la mort à la vie, de ce monde vers le Père.
Ce n’est pas seulement un réconfort psychologique.
Le Christ reçu dans l’Eucharistie est celui qui est mort et ressuscité. Le mourant s’unit sacramentellement à celui qui a déjà traversé la mort et en est sorti victorieux.
La dernière communion fait ainsi écho à la première.
Au début de sa vie chrétienne, le fidèle avait été plongé dans la mort et la résurrection du Christ par le baptême. À l’approche de sa propre mort, il reçoit une dernière fois le Corps du Ressuscité.
L’itinéraire sacramentel se referme comme un cercle.
Le viatique n’est pas l’extrême-onction
Dans le langage courant, les expressions « derniers sacrements », « extrême-onction », « onction des malades » et « viatique » sont souvent confondues.
Elles ne désignent pourtant pas exactement la même réalité.
L’onction des malades est un sacrement de guérison et de force. Elle est donnée par un prêtre à une personne qui commence à se trouver en danger en raison d’une maladie grave ou de la vieillesse. Elle peut être reçue avant une opération importante, au cours d’une maladie sérieuse ou lorsque l’état du malade s’aggrave. Elle n’est donc pas réservée aux dernières minutes de l’agonie.
Le viatique, quant à lui, est la communion eucharistique donnée en raison du danger de mort.
L’onction est administrée avec de l’huile bénite et une prière demandant le secours de l’Esprit Saint, le pardon, le salut et le soulagement du malade. Le viatique consiste à recevoir le Corps du Christ, et éventuellement son Sang selon les possibilités prévues par la liturgie.
Une même personne peut donc recevoir l’onction des malades sans être encore sur le point de mourir.
Elle peut également recevoir l’onction, puis plus tard le viatique lorsque le danger de mort devient plus immédiat.
Confession, onction et Eucharistie
Lorsque les circonstances le permettent, l’accompagnement sacramentel du mourant suit une profonde logique.
Le fidèle reçoit d’abord le sacrement de pénitence et de réconciliation. Il confesse ses péchés et reçoit l’absolution.
Il reçoit ensuite l’onction des malades, qui le fortifie, l’unit à la Passion du Christ et lui apporte paix et courage. Cette onction peut aussi remettre les péchés lorsque le malade n’a pas été en mesure de se confesser.
Enfin, il reçoit l’Eucharistie comme viatique.
Le Catéchisme présente la pénitence, l’onction des malades et le viatique comme les sacrements qui préparent à la patrie céleste et achèvent le pèlerinage terrestre. Ils répondent, à l’autre extrémité de l’existence, aux sacrements de l’initiation chrétienne que sont le baptême, la confirmation et l’Eucharistie.
L’Église accompagne ainsi toute la vie du chrétien.
Elle le fait naître dans le baptême. Elle le fortifie dans la confirmation. Elle le nourrit dans l’Eucharistie. Elle le relève par le pardon. Elle le soutient dans la maladie. Elle le nourrit une dernière fois lorsque s’ouvre le passage vers l’éternité.
Pourquoi ne faut-il pas attendre les dernières secondes ?
Une habitude malheureuse a longtemps consisté à appeler le prêtre le plus tard possible.
La famille craignait parfois que sa venue n’effraie le malade. On attendait que celui-ci perde connaissance ou que la mort paraisse inévitable. Le prêtre devenait alors, malgré lui, une sorte de messager funèbre dont la silhouette suffisait à annoncer que tout espoir était perdu.
Cette attitude va à l’encontre de l’esprit du viatique.
Le droit de l’Église demande que celui-ci ne soit pas retardé. Les pasteurs doivent veiller à ce que les malades puissent le recevoir alors qu’ils sont encore pleinement conscients.
Cette conscience permet au mourant de participer réellement.
Il peut demander pardon, professer sa foi, prier, répondre « Amen » et recevoir le Christ en sachant qu’il s’agit peut-être de sa dernière communion.
Le sacrement n’est pas une formalité appliquée à un corps presque déjà absent. Il est un acte de foi accompli par une personne vivante qui s’apprête à mourir.
Appeler le prêtre n’est donc pas renoncer au malade.
C’est refuser de le laisser seul devant ce qui vient.
Qui doit recevoir le viatique ?
Le Code de droit canonique prévoit que les fidèles se trouvant en danger de mort, quelle qu’en soit la cause, soient nourris de la communion sous la forme du viatique.
Il ne s’agit pas uniquement des personnes très âgées ou atteintes d’une longue maladie. Le danger peut provenir d’un accident, d’une intervention chirurgicale particulièrement risquée, d’une aggravation brutale ou de toute autre situation menaçant sérieusement la vie.
Même si le fidèle a déjà communié dans la journée, l’Église recommande fortement qu’il reçoive de nouveau la communion comme viatique.
Si le danger se prolonge, il est également recommandé de lui donner fréquemment la communion au cours de jours différents.
Le viatique n’est donc pas obligatoirement une communion unique reçue quelques minutes avant la mort.
Il peut accompagner un temps d’attente, d’incertitude et de préparation.
Faut-il être à jeun ?
Les règles ordinaires du jeûne eucharistique sont adaptées à la situation des malades.
Le droit canonique prévoit déjà que les personnes âgées, les malades et ceux qui les assistent peuvent recevoir la communion même s’ils ont mangé dans l’heure précédente. En danger de mort, la réception du viatique prime naturellement sur les règles ordinaires du jeûne.
L’Église ne demande pas au mourant de réussir une dernière performance disciplinaire.
Elle cherche à lui donner le Christ.
La loi liturgique demeure sérieuse, mais sa finalité est le salut des personnes, non leur enfermement dans un mécanisme impossible à observer.
Et si le malade ne peut plus avaler ?
Lorsque la personne ne peut plus recevoir une parcelle d’hostie, la communion peut, selon les possibilités et les règles liturgiques, être donnée sous la seule espèce du vin.
Le droit de l’Église prévoit en effet que la communion puisse être administrée sous la forme du pain seul, sous les deux espèces ou, en cas de nécessité, sous la forme du vin seul.
Il faut cependant que la personne soit encore capable de recevoir réellement le sacrement.
On ne force jamais la communion et l’on ne risque pas de provoquer un étouffement. La prudence médicale et la révérence eucharistique vont ici dans le même sens.
Lorsque la communion sacramentelle n’est plus possible, l’Église ne considère pas pour autant que le mourant soit abandonné. Elle prie avec lui, l’invite à l’acte de foi et de contrition, et le confie à la miséricorde de Dieu.
Les sacrements ne sont pas des talismans. Dieu n’est pas prisonnier de l’impossibilité matérielle.
Le dernier pardon de l’Église
La présence du prêtre auprès d’un mourant ne se limite pas à l’administration de trois rites alignés comme des formalités.
Elle manifeste la présence maternelle de l’Église.
Le Catéchisme décrit cette heure avec une grande douceur : l’Église prononce une dernière fois les paroles du pardon du Christ, marque le mourant d’une onction fortifiante et lui donne le Christ en viatique comme nourriture pour le voyage. Elle l’invite ensuite à quitter ce monde dans la paix, accompagné de Marie, de saint Joseph, des anges et des saints.
Les prières des mourants ne cherchent pas à cacher ce qui se passe.
Elles nomment le départ.
Elles remettent l’âme entre les mains de Dieu.
Elles entourent le mourant d’une communauté plus vaste que les seules personnes présentes dans la chambre : l’Église de la terre et celle du ciel.
Le chrétien peut mourir seul dans un lit d’hôpital. Liturgiquement, il ne meurt jamais isolé.
L’extrême-onction était-elle seulement destinée aux mourants ?
Le terme « extrême-onction » s’est imposé au cours de l’histoire pour désigner l’onction reçue à la fin de la vie.
Cette appellation n’était pas fausse, puisque le sacrement était fréquemment administré aux personnes proches de la mort. Mais elle a contribué à faire oublier sa destination plus large.
Le concile Vatican II a rappelé que ce sacrement ne concerne pas seulement ceux qui se trouvent au dernier instant. Il est temps de le recevoir dès qu’une personne commence à être en danger en raison d’une maladie ou de la vieillesse. Paul VI a intégré cette compréhension dans la réforme du rite de l’onction des malades en 1972.
La réforme n’a donc pas supprimé l’accompagnement des mourants.
Elle a distingué plus clairement deux réalités :
l’onction des malades, donnée à ceux que la maladie grave ou l’âge mettent en danger ;
le viatique, communion reçue à l’approche du passage vers la mort.
Le dernier sacrement du chrétien, au sens le plus précis, n’est pas l’onction. C’est l’Eucharistie.
La « bonne mort » chrétienne
Pendant des siècles, les chrétiens ont parlé de la grâce d’une bonne mort.
Cette expression ne signifiait pas nécessairement une mort sans douleur, rapide ou médicalement paisible. Une mort pouvait être physiquement difficile et pourtant chrétiennement bonne.
La bonne mort était celle qui trouvait la personne réconciliée avec Dieu et avec les autres, consciente autant que possible, entourée par la prière et préparée à remettre sa vie entre les mains du Père.
À la fin du Moyen Âge, les traités appelés Ars moriendi, « l’art de mourir », furent conçus pour aider les prêtres et les proches à accompagner les mourants. Ils décrivaient notamment les tentations pouvant assaillir une personne à l’approche de la mort : le doute, le désespoir, l’impatience, l’orgueil ou l’attachement excessif aux biens terrestres.
Ces textes peuvent aujourd’hui sembler sombres.
Ils avaient pourtant pour objectif de donner des mots et des gestes à ceux qui se trouvaient devant la mort. Ils empêchaient le mourant de devenir un simple objet de soins silencieusement soustrait à toute parole sur sa fin prochaine.
La mort restait redoutable, mais elle pouvait être préparée.
Pourquoi cette culture a-t-elle disparu ?
Elle n’a pas entièrement disparu, mais elle s’est considérablement effacée.
La mort a progressivement quitté le domicile pour l’hôpital ou l’établissement médicalisé. Elle est devenue une affaire de spécialistes, de dossiers, de traitements et de protocoles. Cette médicalisation a permis d’immenses progrès dans le soulagement de la douleur et l’accompagnement des malades.
Mais elle a aussi favorisé une séparation entre le soin du corps et la préparation spirituelle.
Une étude contemporaine consacrée à l’ancienne tradition chrétienne de la bonne mort observe que celle-ci a été largement oubliée dans une culture médicalisée qui tend à considérer la mort uniquement comme un ennemi à repousser.
Les familles elles-mêmes hésitent souvent à parler.
On craint de « faire perdre espoir » au malade. On évite le mot mort. On appelle parfois le prêtre lorsque la personne ne peut plus parler, non parce que l’agonie a été soudaine, mais parce que personne n’a osé aborder la question plus tôt.
Nous avons gagné des moyens pour prolonger la vie et soulager la souffrance. Nous avons parfois perdu l’art de préparer le départ.
La bonne mort n’est pas le refus de la médecine
Redécouvrir le viatique ne signifie pas opposer la foi aux soins médicaux.
L’Église n’invite pas à abandonner les traitements proportionnés, la médecine palliative ou le soulagement de la douleur. Elle refuse seulement que la personne soit réduite à son organisme et que la mort soit traitée comme un échec technique dont il faudrait interdire le nom.
Le malade a besoin d’antalgiques, de soins, de présence humaine et de compétence médicale.
Il peut aussi avoir besoin de confession, d’onction, d’Eucharistie et d’une parole lui rappelant qu’il demeure un fils ou une fille de Dieu.
Le soin chrétien ne choisit pas entre le corps et l’âme.
Il accompagne la personne entière.
Retrouver une pastorale du dernier passage
La disparition de la culture de la bonne mort n’est pas irréversible.
Les familles peuvent parler plus tôt avec leurs proches de leurs souhaits spirituels.
Les paroisses peuvent expliquer régulièrement la différence entre l’onction des malades et le viatique.
Les aumôneries peuvent être appelées avant que le malade perde conscience.
Les prêtres, diacres, religieux et laïcs peuvent visiter les personnes isolées, prier avec elles et aider leurs proches à ne pas fuir le sujet.
Un chrétien peut également exprimer clairement qu’il souhaite recevoir les sacrements en cas de maladie grave. Il peut conserver auprès de ses papiers importants les coordonnées de sa paroisse ou de l’aumônerie de l’hôpital.
Ce n’est pas une fascination morbide.
C’est une manière de ne pas laisser les décisions les plus importantes à la panique des dernières heures.
Le Christ au seuil de la mort
La dernière communion ne supprime ni l’angoisse ni la douleur de la séparation.
Elle ne transforme pas automatiquement l’agonie en scène paisible de vitrail.
Elle affirme quelque chose de plus profond : la personne qui meurt n’avance pas seule vers l’inconnu.
Elle reçoit le Christ qui a connu la peur, la souffrance, l’abandon et la mort.
Elle reçoit le Christ qui est ressuscité.
Le viatique ne promet pas que la route sera facile. Il donne le compagnon et la nourriture du voyage.
Dans une société qui cache la mort ou prétend parfois l’administrer, ce petit morceau de pain consacré rappelle que la vie humaine ne s’achève ni dans la maîtrise technique ni dans le néant.
Le dernier mot du chrétien n’est pas la disparition.
C’est l’« Amen » prononcé devant le Corps du Christ.
Note culturelle
Les livres de l’Ars moriendi connurent une large diffusion à partir du XVe siècle. Certaines éditions illustrées représentaient le lit du mourant entouré d’anges et de démons, chacun cherchant à orienter ses dernières pensées.
Ces images n’étaient pas de simples scènes macabres. Elles donnaient une forme visible au combat intérieur de l’agonie : résister au désespoir, conserver la foi, pardonner, renoncer à l’orgueil et remettre sa vie à Dieu. Des exemplaires imprimés vers 1475 témoignent encore de cette pédagogie de la mort.
Le contraste avec notre époque est frappant.
Le Moyen Âge montrait parfois trop volontiers la mort. La modernité risque de ne plus vouloir la regarder du tout.
Sources
Le viatique, dernier sacrement du chrétien
Code de droit canonique : le viatique et la communion des malades
Code de droit canonique : l’onction des malades
Paul VI, constitution apostolique Sacram unctionem infirmorum
Je crois à la vie éternelle, Catéchisme de l’Église catholique
Ars moriendi : affronter la mort à la fin du Moyen Âge
Pour aller plus loin
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