Pourquoi baptise-t-on les cloches ?

 

Nom, parrain, marraine et bénédiction : comment le bronze devient la voix chrétienne de la cité





Summarium latinum

Campanae proprie non baptizantur, quia Baptismus solis personis confertur. Ecclesia tamen eas sollemniter benedicit, quoniam ad cultum divinum destinantur. Nomen sancti eis imponitur atque, secundum consuetudinem popularem, patrinum et matrinam accipiunt. Earum vox fideles ad orationem convocat, festa annuntiat, defunctos plorat et totius communitatis vitam comitatur. Antiquae preces etiam divinam protectionem contra tempestates, fulgura atque pericula implorabant. Campana sic fit veluti vox Ecclesiae per urbem resonans.


Article

Une cloche neuve arrive devant l’église. Elle reçoit un nom, parfois celui de la Vierge ou d’un saint local. Un parrain et une marraine se tiennent près d’elle. L’évêque ou le prêtre la bénit, l’asperge, puis la fait sonner pour la première fois.

Tout ressemble à un baptême.

Pourtant, une cloche ne peut évidemment pas recevoir le sacrement du baptême. Elle ne possède ni âme, ni péché originel, ni carte de catéchumène soigneusement rangée à la sacristie.

L’expression « baptême des cloches » appartient donc au langage populaire. Le nom liturgique exact est bénédiction d’une cloche.

Cette bénédiction n’est cependant pas un simple geste décoratif. Elle marque l’entrée de la cloche au service de la prière et de la communauté chrétienne.


Le baptême des cloches est-il un véritable baptême ?

Non.

Le baptême est un sacrement destiné aux personnes. Il unit celui qui le reçoit à la mort et à la résurrection du Christ, remet le péché et le fait entrer dans l’Église.

Une cloche reçoit une bénédiction, c’est-à-dire un sacramental. Les sacramentaux sont des signes établis par l’Église afin de disposer les fidèles à recevoir la grâce et de sanctifier les circonstances de leur vie. Le Catéchisme cite expressément la bénédiction des cloches parmi les bénédictions concernant les objets destinés au culte.

Le Code de droit canonique précise que les sacramentaux produisent surtout des effets spirituels par la prière de l’Église. Ils ne possèdent pas l’efficacité propre des sacrements, mais orientent les personnes et les réalités matérielles vers la louange de Dieu.

La cloche n’est donc pas baptisée comme une personne.

Elle est bénie pour une mission.


Pourquoi parle-t-on malgré tout de baptême ?

Parce que l’ancien rite empruntait plusieurs gestes au symbolisme baptismal.

Dès le haut Moyen Âge, la cloche pouvait être lavée ou aspergée, marquée par des onctions, encensée, nommée puis mise en mouvement afin de lui « donner sa voix ». Le rite solennel apparaît au moins au VIIIᵉ siècle, même si des formes plus simples de bénédiction sont attestées auparavant.

L’eau évoquait la purification. L’huile signifiait la consécration au service divin. L’encens indiquait que cette voix de bronze participerait désormais à la prière de l’Église.

Ces ressemblances expliquent le vocabulaire populaire.

Mais l’Église rappelle que la cloche ne reçoit pas la vie divine. Elle est réservée à un usage sacré, comme un autel, un calice ou un édifice religieux.


Pourquoi donne-t-on un nom à la cloche ?

Parce qu’elle n’est pas perçue comme un objet sonore interchangeable.

Très tôt, les cloches ont reçu le nom du Christ, de la Vierge, d’un saint patron ou d’une figure particulièrement vénérée dans la paroisse. Cette pratique permettait d’associer leur voix à une protection spirituelle et à la mémoire chrétienne du lieu.

Une église possédant plusieurs cloches peut ainsi abriter une véritable petite communauté de bronze : Marie, Joseph, Pierre, Jeanne, Michel ou Thérèse.

Le nom est souvent accompagné d’une inscription, d’une date, du nom du fondeur et parfois d’une devise latine. Certaines cloches racontent les circonstances de leur naissance, les guerres traversées, leur destruction ou leur refonte.

Elles deviennent des archives suspendues.

Lorsqu’une ancienne cloche sonne, elle fait parfois entendre un bronze fondu plusieurs siècles auparavant, portant encore les noms de personnes oubliées de tous.


Pourquoi une cloche a-t-elle un parrain et une marraine ?

Le parrainage des cloches vient également de leur ressemblance symbolique avec le baptême.

Le parrain et la marraine peuvent représenter les donateurs, la municipalité, une famille locale, une association ou l’ensemble des habitants ayant participé au financement de la cloche. Leur présence manifeste que la cloche est accueillie par une communauté.

Une publication du Conseil pontifical de la culture rappelle que la cloche reçoit traditionnellement un nom, un parrain et une marraine, puis entre dans l’histoire du village par sa première sonnerie.

Ils ne possèdent toutefois pas la mission canonique des parrains d’un enfant baptisé. Ils n’ont pas à vérifier si la cloche récite son Credo ou fréquente correctement la messe dominicale.

Leur rôle est surtout représentatif, mémoriel et communautaire.


Qui bénit la cloche ?

Traditionnellement, la bénédiction solennelle revient à l’évêque.

Il peut cependant déléguer cette célébration à un vicaire général ou à un prêtre. Le droit de l’Église permet en effet aux prêtres de donner les bénédictions qui ne sont pas expressément réservées au pape ou aux évêques.

Le rite actuel est plus sobre que l’ancien cérémonial.

Il comprend normalement une liturgie de la Parole, des prières d’intercession, une prière de bénédiction et souvent une aspersion. La célébration peut être intégrée à une messe, puisque la fonction première de la cloche consiste précisément à convoquer l’assemblée chrétienne.

La première sonnerie conclut naturellement la célébration.

Le bronze qui demeurait silencieux reçoit alors sa mission publique.


À quoi sert une cloche chrétienne ?

Sa première fonction est d’appeler à la prière.

L’usage des cloches s’est généralisé en Occident entre le VIᵉ et le IXᵉ siècle, notamment sous l’influence des monastères. La Règle de saint Benoît confie à l’abbé la responsabilité d’annoncer l’heure de l’office divin. À mesure que les communautés se développent, un signal puissant devient nécessaire pour rassembler les religieux et les fidèles.

La cloche annonce :

la messe dominicale ;

les offices monastiques ;

l’Angélus du matin, du midi et du soir ;

les baptêmes et les mariages ;

les fêtes patronales ;

les processions ;

les funérailles et le glas ;

les grandes solennités de Noël et de Pâques.

Les différentes sonneries constituent un véritable langage. Une volée joyeuse n’exprime pas la même chose qu’un glas lent. Le silence des cloches entre le Jeudi saint et la Vigile pascale devient lui-même un signe liturgique : l’Église attend dans le silence du tombeau.


Pourquoi sonnait-on les cloches pendant les orages ?

Les anciennes prières de bénédiction demandaient que le son de la cloche accompagne la protection divine contre la foudre, la grêle, les tempêtes et les puissances mauvaises.

L’ancien Pontifical romain priait notamment pour que soient éloignés les tourbillons, les coups de foudre, le tonnerre et les désastres des tempêtes partout où la cloche se ferait entendre.

Cette fonction doit être comprise dans la vision religieuse du monde médiéval.

La cloche n’était pas censée constituer une machine météorologique produisant une onde sonore capable de repousser physiquement les nuages. Elle appelait toute la population à la prière lorsque la récolte, les maisons et les personnes étaient menacées.

Sonner pendant l’orage signifiait : le danger arrive, prions ensemble et demandons la protection de Dieu.

Des croyances plus superstitieuses ont parfois attribué au métal ou au bruit une efficacité presque magique. Elles doivent être distinguées de la prière liturgique, qui s’adresse toujours à Dieu, seul maître de la création.

La cloche ne commande pas au ciel.

Elle appelle les hommes à se tourner vers celui qui le commande.


La cloche repoussait-elle les démons ?

Les anciens rites employaient effectivement un langage de combat spirituel.

Les cloches étaient considérées comme des voix annonçant le Christ, dissipant l’oubli de Dieu et repoussant symboliquement les puissances mauvaises. Le rite ancien comportait même une formule d’exorcisme avant la bénédiction proprement dite.

Cette symbolique s’appuie sur une idée simple : là où retentit l’appel à la prière, l’homme est invité à quitter l’indifférence, la peur et le péché.

La cloche ne chasse pas mécaniquement le mal comme un appareil anti-démon installé dans le clocher.

Elle proclame publiquement que le temps, la ville et la vie humaine appartiennent à Dieu.


La voix chrétienne de la cité

Pendant des siècles, la cloche fut le principal moyen de communication sonore d’une ville ou d’un village.

Elle indiquait les heures, convoquait les habitants, signalait un incendie, célébrait une victoire, annonçait une naissance royale ou avertissait d’un danger.

Dans une société chrétienne, il n’existait pas de frontière nette entre la vie religieuse et la mémoire collective. La même cloche appelait à la messe, pleurait les morts et annonçait la paix revenue après la guerre.

Le Conseil pontifical de la culture décrit les cloches comme un prolongement de la liturgie dans l’espace social, mais aussi comme un élément du patrimoine et de l’identité de tous les habitants vivant dans leur rayon sonore.

La cloche parle donc aux pratiquants, mais elle atteint également ceux qui ne franchissent jamais la porte de l’église.

Elle rappelle silencieusement, ou plutôt assez bruyamment, que la cité possède une histoire, des morts, des fêtes et une mémoire plus ancienne que les notifications du téléphone portable.


Une prédication sans paroles

La cloche est parfois comparée au prédicateur.

Suspendue entre le ciel et la terre, elle porte une voix plus loin que ne pourrait le faire un homme. Elle rappelle l’heure de la prière à celui qui travaille, accompagne le défunt que l’on conduit au cimetière et annonce la joie de Pâques à celui qui ne se trouve pas dans l’église.

Les liturgistes lui ont attribué plusieurs voix :

voix de louange ;

voix de pénitence ;

voix de prière ;

voix de deuil ;

voix de fête ;

voix du temps qui passe.

Elle ne prononce aucune phrase, mais chacun reconnaît son langage.

La cloche n’explique pas l’Évangile.

Elle rappelle qu’il doit être annoncé.


Pourquoi les cloches nous touchent-elles encore ?

Parce qu’elles unissent le temps personnel et le temps collectif.

La cloche sonne pour un mariage particulier, mais tout le village l’entend.

Elle sonne pour un défunt, mais rappelle à chacun sa propre mortalité.

Elle sonne pour la messe, mais sa voix dépasse les murs de l’église.

Même dans une société largement sécularisée, les habitants peuvent demeurer attachés aux sonneries de leur clocher. Elles appartiennent au paysage sonore, comme la place, la fontaine, le marché ou les collines environnantes.

Retirer une cloche ou lui imposer le silence n’est donc jamais seulement supprimer un bruit.

C’est parfois effacer une part de la mémoire du lieu.


Note culturelle

Une ancienne formule latine résume les fonctions attribuées aux cloches :

Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango.

« J’appelle les vivants, je pleure les morts, je brise les éclairs. »

Elle résume trois dimensions de la cloche chrétienne :

rassembler la communauté vivante ;

accompagner les défunts ;

demander la protection de Dieu dans le danger.

La formule ne constitue pas un traité scientifique sur la météorologie.

Elle dit, en quelques mots gravés dans le bronze, que toute la vie humaine, de la naissance à la mort et du beau temps à l’orage, peut devenir prière.


Sources

La cloche, instrument liturgique et outil de communication

Cloche, Dictionnaire de liturgie

Les sacramentaux dans le Catéchisme de l’Église catholique

Code de droit canonique : les sacramentaux

Les cloches dans leur dimension liturgique et sociale


Pour aller plus loin

Ces articles prolongent le sujet dans les archives de Cathorico.
Le Suisse d’église : sentinelle du sacré dans une France distraite

Dom Guéranger : le restaurateur des bénédictins français dont la béatification avance

La Liturgie des Heures se refait une voix, sans changer son cœur


Commenter et s’abonner

Connaissez-vous le nom des cloches de votre paroisse ? Leurs sonneries vous paraissent-elles encore une voix vivante de la communauté ou seulement un élément du paysage sonore ?

Partagez votre réflexion en commentaire et abonnez-vous pour découvrir les prochains articles consacrés aux objets, aux gestes et aux traditions de la liturgie chrétienne.


Commentaires

Articles les plus consultés