Quand les laïcs élisaient les évêque
Clergé, peuple et évêques voisins : comment une Église choisissait autrefois son pasteur
Summarium latinum
Primis Ecclesiae saeculis, Episcopus saepe a clero et populo Ecclesiae localis eligebatur vel acclamabatur, praesentibus Episcopis vicinis, quibus ordinatio et confirmatio canonica competebant. Haec tamen electio suffragium populare hodierno sensu non erat. Fideles vitam et mores candidati testabantur atque consensum suum manifestabant. Cum principes saeculares electiones episcopales sibi subicere conarentur, Ecclesia paulatim libertatem electionum clericalium et auctoritatem Sedis Apostolicae firmavit. Antiqua praxis hodiernam synodalitatem illuminat, sed potestatem sacramentalem et pastoralem Episcopi non tollit.
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Pendant les premiers siècles, un évêque n’arrivait généralement pas dans son diocèse comme un inconnu dont le nom avait été découvert le matin même sur un communiqué romain.
Le clergé local, les fidèles et les évêques des diocèses voisins participaient, selon des formes variables, au choix du nouveau pasteur. Le peuple pouvait acclamer un candidat, témoigner de sa réputation ou manifester son consentement. Les évêques voisins vérifiaient ensuite la régularité du choix et procédaient à l’ordination.
Cette pratique a parfois été résumée par la formule : l’évêque était élu par le clergé et le peuple.
Elle est exacte, à condition de ne pas imaginer un suffrage universel avec urnes, bulletins et campagne électorale sur le parvis.
Le peuple ne votait pas toujours au sens moderne
Les procédures variaient selon les lieux et les époques.
Le clergé jouait généralement un rôle déterminant dans la présentation ou la sélection du candidat. Les fidèles manifestaient leur approbation, leur opposition ou leur témoignage sur la vie de l’élu. Les évêques de la province ecclésiastique intervenaient pour confirmer le choix et consacrer le nouvel évêque.
Au IIIᵉ siècle, saint Cyprien de Carthage explique que l’élection doit avoir lieu devant le peuple, qui connaît la conduite et les mérites des candidats, avec la participation des évêques voisins. Dans une lettre adressée aux communautés d’Espagne, il approuve le remplacement de deux évêques compromis par des pasteurs légitimement choisis avec le concours du clergé et du peuple.
Le peuple n’était donc pas un décor silencieux. Sa connaissance concrète des personnes comptait.
Mais il ne conférait pas le sacrement de l’Ordre. L’évêque recevait sa charge sacramentelle par l’imposition des mains des autres évêques.
Saint Ambroise, l’acclamation la plus célèbre
En 374, la communauté chrétienne de Milan est divisée entre catholiques nicéens et ariens. Ambroise, gouverneur de la province, intervient pour calmer les factions lors de l’élection du nouvel évêque.
Il n’est alors que catéchumène. Il n’a même pas encore reçu le baptême.
Pourtant, le peuple l’acclame évêque de Milan. Malgré ses résistances, Ambroise est baptisé, ordonné et consacré en quelques jours. Benoît XVI rappelle que son autorité était telle qu’il fut choisi par l’acclamation populaire alors qu’il n’était encore qu’un simple catéchumène.
L’épisode montre la force que pouvait posséder le jugement d’une Église locale.
Il montre aussi les limites du système : choisir un catéchumène comme évêque n’était pas exactement la procédure la plus paisible pour un canoniste méticuleux.
Pourquoi cette pratique a-t-elle reculé ?
À mesure que le christianisme s’intègre à l’Empire, puis aux royaumes médiévaux, l’évêque devient une personnalité religieuse, mais aussi politique et économique.
Il administre des terres, conseille les souverains, exerce parfois une justice et gouverne une cité. Les rois, princes et grandes familles cherchent alors à contrôler les nominations épiscopales.
L’ancienne participation du peuple peut être déformée par les pressions des factions urbaines. Le choix du clergé peut être acheté. Les souverains imposent leurs proches, distribuent les sièges et remettent aux évêques les symboles de leur charge.
Du Ve au XIIᵉ siècle, l’élection ouverte au clergé et au peuple cède progressivement du terrain face à l’intervention croissante des princes. La réforme grégorienne cherche ensuite à soustraire les nominations à l’emprise des pouvoirs laïques et à rétablir des élections ecclésiastiques libres.
Le recul du peuple ne vient donc pas seulement d’une volonté romaine de tout centraliser.
Il vient aussi du besoin de protéger l’Église contre les dynasties, la simonie et les investitures politiques.
Des élections populaires aux chapitres cathédraux
Au Moyen Âge central, le rôle électoral se concentre souvent entre les mains du chapitre de la cathédrale, c’est-à-dire du collège de chanoines attaché au siège épiscopal.
En théorie, cette procédure devait garantir un choix ecclésiastique plus ordonné et moins exposé aux foules ou aux princes.
En pratique, les rois, les nobles et les familles locales continuèrent fréquemment à peser sur les décisions. Les élections contestées provoquaient des doubles nominations, des procès et parfois de longues vacances du siège.
La papauté intervint donc de plus en plus souvent pour confirmer les élus, arbitrer les conflits ou pourvoir directement les diocèses.
Ce mouvement renforçait Rome, mais il répondait aussi à un problème réel : comment assurer la liberté et l’unité de l’Église lorsque chaque siège devenait l’enjeu d’une lutte politique ?
Comment les évêques sont-ils choisis aujourd’hui ?
Dans l’Église latine, le pape nomme librement les évêques ou confirme ceux qui ont été légitimement élus selon un droit particulier.
Le nonce apostolique consulte les évêques de la région, certains membres du clergé et, lorsqu’il le juge opportun, des religieux ou des laïcs reconnus pour leur sagesse. Ces consultations restent individuelles et confidentielles. Le jugement définitif appartient au Siège apostolique. Le droit canonique exclut également que les autorités civiles reçoivent de nouveaux privilèges pour nommer ou désigner les évêques.
Le peuple local n’élit donc plus ordinairement son évêque.
Il n’est cependant pas totalement absent du processus, puisque des laïcs peuvent être consultés sur les besoins du diocèse et la réputation des candidats.
Cette participation demeure assez discrète. Peut-être même trop discrète pour être véritablement perçue par les fidèles.
Faut-il revenir aux élections populaires ?
L’histoire ancienne interdit de répondre trop vite.
La participation du clergé et des fidèles créait un lien fort entre l’évêque et son Église. Le peuple reconnaissait celui qui allait devenir son pasteur. Il pouvait attester sa foi, ses mœurs et sa capacité à gouverner.
Mais les élections populaires pouvaient aussi dégénérer en affrontements entre familles, partis théologiques, autorités politiques et groupes de pression.
L’élection ne garantit pas davantage la sainteté que la nomination. Les villes antiques connaissaient déjà les campagnes, les factions et les acclamations soigneusement organisées. Le bulletin secret n’avait pas encore été inventé, mais les manœuvres existaient fort bien sans lui.
La question n’est donc pas simplement : faut-il faire voter les fidèles ?
Elle serait plutôt : comment une Église locale peut-elle être réellement entendue sans transformer l’épiscopat en mandat politique ?
Ce que cela dit de la synodalité
La tradition ancienne rappelle que l’évêque ne tombe pas du ciel sur un diocèse abstrait.
Il est donné à une Église concrète, composée de prêtres, de diacres, de religieux et de laïcs. Le sens de la foi, l’expérience pastorale et la connaissance du terrain peuvent aider à discerner le pasteur dont cette Église a besoin.
La synodalité pourrait donc inspirer des consultations locales plus larges et plus réelles avant les nominations.
Mais elle ne signifie pas que l’évêque devient le délégué révocable d’une majorité.
Dans le droit actuel, le synode diocésain réunit des prêtres, des religieux et des laïcs pour conseiller l’évêque. Celui-ci demeure toutefois le pasteur et le seul législateur du diocèse. Le synode est présenté comme un événement de communion et un acte de gouvernement épiscopal, non comme un parlement opposé à l’évêque.
L’ancienne élection par le clergé et le peuple peut donc éclairer la synodalité, mais elle ne supprime ni la succession apostolique, ni l’ordination, ni la communion avec Rome.
Une nomination devrait être une rencontre
Le véritable enseignement de l’histoire tient peut-être en une idée simple : un évêque ne devrait jamais être seulement un administrateur envoyé dans une circonscription.
Il épouse symboliquement une Église particulière.
L’ancienne acclamation rendait visible cette rencontre entre un pasteur et son peuple. La nomination moderne protège davantage l’unité de l’Église et l’indépendance à l’égard des pouvoirs politiques.
L’avenir pourrait chercher un équilibre entre les deux :
une décision garantie par la communion universelle ;
un discernement nourri par les évêques et les prêtres ;
une consultation réelle des religieux et des laïcs ;
une réception visible par l’Église locale.
Il ne s’agirait pas de choisir entre Rome et le peuple.
Il s’agirait d’éviter que Rome choisisse sans entendre le peuple, et que le peuple choisisse sans entendre l’Église universelle.
Note culturelle
La formule latine clerus et populus, « le clergé et le peuple », apparaît fréquemment dans l’histoire des élections épiscopales.
L’acclamation populaire n’était pas considérée comme une révélation automatique de la volonté divine. Elle constituait plutôt un signe de réception : la communauté reconnaissait celui qui allait la gouverner.
L’idéal n’était donc pas seulement d’obtenir une majorité.
Il était de parvenir à la concorde autour d’un pasteur reconnu comme digne.
Sources
Saint Cyprien de Carthage, Lettre 67 sur l’élection des évêques
Benoît XVI, catéchèse sur saint Ambroise de Milan
Code de droit canonique, canons 375 à 380
Instruction sur les synodes diocésains
Episcopal Elections, 250–600 : Hierarchy and Popular Will in Late Antiquity
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Faut-il consulter davantage les fidèles avant la nomination de leur évêque ? Une élection locale renforcerait-elle le lien pastoral ou favoriserait-elle les divisions ?
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