Saint Augustin : le cœur inquiet qui chercha Dieu dans toutes les directions
Du manichéisme au baptême, des passions de la jeunesse à la grâce, l’itinéraire d’un homme qui découvrit Dieu au plus intime de lui-même
Summarium latinum
Sanctus Augustinus, Tagastae in Africa natus, veritatem diu quaesivit per litteras, philosophiam et doctrinam Manichaeorum. Matris suae Monicae precibus adiutus atque sancti Ambrosii praedicatione illuminatus, Mediolani ad fidem catholicam conversus est et baptismum accepit. Postea presbyter et Episcopus Hipponensis factus, Evangelium praedicavit, vitam communem instituit atque innumerabilia opera de gratia, libertate, memoria, tempore et civitate Dei composuit. Cor hominis inquietum esse docuit donec in Deo requiescat.
Article
Le 28 août, l’Église célèbre saint Augustin d’Hippone, évêque, Père et docteur de l’Église.
Peu de saints ont parlé d’eux-mêmes avec autant de franchise. Augustin raconte ses ambitions, ses désirs, ses erreurs, ses relations, ses hésitations et même les ruses par lesquelles il tenta d’échapper à sa mère.
Il ne rédige pourtant pas les Confessions pour exposer complaisamment sa vie privée.
Il raconte comment Dieu cherchait un homme qui croyait chercher Dieu.
Son itinéraire explique pourquoi il demeure si proche de nos contemporains. Augustin ne reçoit pas immédiatement toutes les réponses. Il traverse les philosophies, les expériences et les croyances. Il veut comprendre avant de croire, puis découvre que la foi elle-même ouvre une intelligence nouvelle.
Son existence pourrait être résumée par la phrase qui ouvre les Confessions :
Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en Dieu.
Un enfant de l’Afrique romaine
Augustin naît le 13 novembre 354 à Tagaste, dans l’actuelle Algérie.
Il appartient à l’Afrique romaine, profondément marquée par les cultures latine, punique et berbère. Son père, Patricius, est païen pendant une grande partie de sa vie. Sa mère, Monique, est une chrétienne fervente.
Augustin reçoit une première formation chrétienne et devient catéchumène, mais il n’est pas baptisé dans son enfance.
Très tôt, il montre des dons exceptionnels pour la parole, la mémoire et l’argumentation. Sa famille consent d’importants efforts afin de financer ses études.
Il apprend la grammaire, la littérature et la rhétorique, cet art de persuader qui peut servir aussi bien la vérité que l’ambition.
Le jeune Augustin veut réussir.
Avant de devenir le docteur de la grâce, il rêve surtout de devenir un professeur admiré.
Le voleur de poires
Les Confessions contiennent un épisode devenu célèbre.
Adolescent, Augustin vole avec quelques camarades les poires d’un voisin. Les fruits ne sont ni particulièrement beaux ni nécessaires. Les jeunes gens les jettent presque entièrement aux animaux.
Pourquoi raconter une faute aussi banale plusieurs décennies plus tard ?
Parce qu’Augustin cherche à comprendre le mystère du mal.
Il n’a pas volé par faim. Il a désiré l’acte interdit lui-même, stimulé par le groupe et par le plaisir de transgresser.
L’épisode des poires ne signifie pas qu’Augustin aurait passé sa jeunesse parmi les grands criminels de l’Empire.
Il découvre simplement que le mal ne vient pas toujours d’un calcul rationnel. L’homme peut aimer sa propre révolte, même lorsqu’elle ne lui apporte rien.
Les poires étaient médiocres.
La désobéissance, elle, avait momentanément le goût de la liberté.
Carthage et les passions de la jeunesse
Vers l’âge de dix-sept ans, Augustin part étudier à Carthage.
La grande ville africaine lui offre les théâtres, les concours d’éloquence, les plaisirs et l’agitation intellectuelle qu’il recherche.
Il partage pendant de longues années la vie d’une femme dont le nom ne nous est pas parvenu. De cette union naît, vers 372, un fils appelé Adéodat, « donné par Dieu ».
Augustin aime profondément son fils et reconnaîtra plus tard son intelligence remarquable. Adéodat recevra le baptême en même temps que son père.
Il serait trop simple de décrire cette période comme une longue débauche suivie d’une conversion instantanée.
Augustin cherche déjà la vérité. Mais sa volonté, son intelligence et ses désirs ne marchent pas encore dans la même direction.
Il voudrait posséder Dieu sans renoncer à ce qui l’éloigne de lui.
Sa célèbre prière de jeunesse pourrait se résumer ainsi : donne-moi la chasteté, mais pas immédiatement.
La formule fait sourire parce qu’elle demeure redoutablement humaine.
Le livre qui éveilla sa soif de vérité
À Carthage, Augustin lit l’Hortensius de Cicéron, ouvrage aujourd’hui perdu.
Cette lecture bouleverse son existence. Elle lui fait découvrir que la recherche de la sagesse est plus haute que le succès oratoire ou les plaisirs passagers.
Augustin commence à désirer une vérité capable d’unifier toute sa vie.
Il se tourne alors vers la Bible.
Mais le style des Écritures le déçoit. Habitué à l’élégance des grands auteurs latins, il trouve certains récits bibliques grossiers, obscurs ou indignes d’une pensée philosophique élevée.
Il commet alors une erreur assez fréquente chez les personnes brillantes : il juge un texte avant d’avoir appris à le lire.
Il ne rejette pas encore Dieu.
Il rejette l’image insuffisante qu’il s’en fait.
Neuf années chez les manichéens
Augustin rejoint le manichéisme, mouvement religieux fondé au IIIe siècle par Mani.
Cette doctrine explique le monde par l’opposition de deux principes : la lumière et les ténèbres, le bien spirituel et la matière mauvaise.
Le manichéisme séduit Augustin parce qu’il semble proposer une explication rationnelle de l’existence du mal. Il lui permet également d’éviter une responsabilité trop lourde : si le mal vient d’une substance étrangère enfermée en nous, l’homme n’en est peut-être pas pleinement responsable.
Augustin demeure environ neuf ans dans ce mouvement, d’abord avec enthousiasme, puis avec des doutes croissants.
Il attend beaucoup d’un maître manichéen nommé Fauste. Lorsqu’il le rencontre enfin, il découvre un homme agréable et éloquent, mais incapable de répondre sérieusement à ses questions.
Augustin apprend ainsi qu’une parole brillante ne garantit pas la solidité d’une pensée.
En tant que professeur de rhétorique, il était peut-être particulièrement bien placé pour s’en apercevoir.
Rome, puis Milan
Déçu par les étudiants turbulents de Carthage, Augustin décide de partir enseigner à Rome.
Il quitte l’Afrique presque clandestinement, laissant sa mère sur le rivage malgré ses supplications. Monique voulait le suivre. Augustin lui fait croire que son départ n’est pas imminent, puis embarque pendant la nuit.
À Rome, il connaît une nouvelle déception. Les étudiants assistent aux cours, mais certains disparaissent avant de payer leurs professeurs.
Augustin obtient ensuite un poste prestigieux de professeur officiel de rhétorique à Milan, où réside la cour impériale.
Cette nomination représente le sommet de sa carrière mondaine.
Elle devient aussi le lieu de son effondrement intérieur.
Saint Ambroise lui apprend à lire
À Milan, Augustin rencontre l’évêque Ambroise.
Il vient d’abord l’écouter pour juger son éloquence. Il reste pour entendre ce qu’il dit.
Ambroise lui montre que la Bible ne doit pas toujours être comprise selon un littéralisme simpliste. L’Ancien Testament peut être lu à la lumière du Christ, avec une profondeur spirituelle et symbolique qu’Augustin n’avait pas soupçonnée.
Les objections intellectuelles qui l’éloignaient de la foi commencent à tomber.
Augustin découvre également la philosophie néoplatonicienne. Celle-ci l’aide à concevoir Dieu comme une réalité spirituelle et à comprendre que le mal n’est pas une substance opposée à Dieu.
Le mal est plutôt une privation, un défaut ou une corruption du bien.
La matière n’est donc pas mauvaise en elle-même.
Dieu n’a pas créé un monde dont il faudrait s’évader. Il a créé un monde bon, blessé par le péché et appelé à être restauré.
Augustin s’approche intellectuellement du christianisme.
Sa volonté, cependant, résiste encore.
Comprendre n’est pas encore consentir
Augustin sait désormais que la foi catholique n’est pas la croyance grossière qu’il avait rejetée.
Mais cette reconnaissance ne suffit pas à le convertir.
Il reste attaché à ses ambitions, à sa carrière et à sa vie affective. Il voudrait avancer tout en conservant la possibilité de revenir en arrière.
C’est ici que son histoire devient particulièrement profonde.
Le principal obstacle n’est plus intellectuel. Augustin ne manque plus tellement d’arguments.
Il manque de liberté.
Il découvre que connaître le bien ne donne pas automatiquement la force de l’accomplir. La volonté humaine peut être divisée contre elle-même.
Une partie de lui désire Dieu.
Une autre redoute ce que Dieu pourrait demander.
La conversion ne sera donc pas seulement un changement d’opinion.
Elle devra devenir une guérison du désir.
Les larmes de sainte Monique
Pendant toutes ces années, Monique prie pour son fils.
Elle le suit de l’Afrique à l’Italie et cherche l’aide de prêtres et d’évêques. L’un d’eux, lassé peut-être de ses insistances, lui aurait répondu qu’un fils porté par tant de larmes ne pouvait se perdre.
Monique ne convertit pourtant pas Augustin à sa place.
Elle ne peut ni choisir pour lui, ni supprimer ses résistances, ni accélérer artificiellement l’œuvre de la grâce.
Sa prière n’est pas une technique permettant de contrôler Dieu ou son enfant.
Elle demeure une fidélité.
Monique croit que la grâce peut atteindre Augustin plus profondément que ses propres arguments maternels.
Elle prie, attend et pleure.
À bien des égards, elle pratique déjà ce qu’Augustin enseignera plus tard : Dieu agit dans la liberté humaine sans la détruire.
« Prends et lis »
En 386, Augustin traverse une crise décisive.
Il se trouve dans le jardin de sa maison à Milan avec son ami Alypius. Bouleversé par son incapacité à se donner entièrement à Dieu, il s’éloigne et pleure sous un figuier.
Il entend alors une voix d’enfant répétant :
Tolle, lege.
« Prends et lis. »
Augustin retourne vers le livre des lettres de saint Paul, l’ouvre et lit un passage de l’épître aux Romains invitant à abandonner les désordres de la chair et à revêtir le Seigneur Jésus-Christ.
Il n’a pas besoin d’aller plus loin.
La lumière entre dans son cœur, écrit-il, et les ténèbres du doute disparaissent.
Cet épisode ne doit pas être compris comme un tirage magique de verset.
Il survient au terme de longues années de recherche, de rencontres, d’étude et de combat intérieur. Le texte biblique ne remplace pas tout ce chemin.
Il l’accomplit.
Le baptême à Milan
Augustin abandonne sa carrière de professeur.
Il se retire quelque temps à Cassiciacum avec des proches afin de se préparer au baptême, de prier et de poursuivre ses réflexions philosophiques.
Dans la nuit de Pâques 387, il est baptisé à Milan par saint Ambroise, avec son fils Adéodat et son ami Alypius.
L’homme qui avait longtemps regardé le christianisme comme une religion intellectuellement inférieure entre finalement dans l’Église.
Mais Benoît XVI soulignait que la vie d’Augustin ne contient pas une seule conversion.
Il y a d’abord son adhésion au Christ et son baptême.
Vient ensuite la conversion du savant retiré vers le service pastoral, lorsqu’il accepte de devenir prêtre et évêque.
Enfin, il connaît une conversion quotidienne : celle de l’homme qui reconnaît jusqu’à sa mort qu’il a toujours besoin de la miséricorde de Dieu.
La sainteté ne consiste pas à ne plus avoir à se convertir.
Elle consiste à ne jamais décider que la conversion est terminée.
Monique meurt à Ostie
Après le baptême, Augustin décide de retourner en Afrique.
En attendant le départ à Ostie, le port de Rome, il partage avec sa mère un moment de contemplation raconté dans les Confessions. Tous deux parlent de la vie éternelle et s’élèvent intérieurement au-dessus des réalités visibles.
Peu après, Monique tombe malade et meurt.
Elle demande simplement que l’on se souvienne d’elle à l’autel du Seigneur, où que l’on se trouve.
Augustin pleure celle qui l’avait porté deux fois : dans sa chair pour la vie terrestre, puis dans son cœur pour la vie de la foi.
La conversion tant attendue est accomplie.
Monique ne rentrera pas en Afrique avec son fils.
Elle meurt après avoir vu s’accomplir ce pour quoi elle avait prié.
Une communauté avant l’épiscopat
De retour en Afrique, Augustin s’établit à Tagaste et organise avec quelques compagnons une vie de prière, d’étude et de partage des biens.
Il ne cherche pas encore à devenir prêtre.
Son idéal est celui d’une communauté fraternelle tournée vers Dieu, dans laquelle les membres ne possèdent rien en propre et cherchent ensemble la vérité.
Cette expérience inspirera plus tard la Règle de saint Augustin et de nombreuses familles religieuses.
La spiritualité augustinienne ne repose pas sur une solitude jalouse.
Elle cherche Dieu dans l’unité des cœurs.
Pour Augustin, la communauté chrétienne n’est pas seulement un groupe de personnes pieuses vivant côte à côte.
Elle doit tendre vers une seule âme et un seul cœur orientés vers Dieu.
Prêtre presque malgré lui
En 391, Augustin se rend à Hippone.
Au cours d’une célébration, l’évêque Valère parle à la communauté de la nécessité d’ordonner un nouveau prêtre. Les fidèles reconnaissent Augustin, le saisissent et réclament son ordination.
L’intéressé pleure.
Certains pensent qu’il est déçu de n’être que prêtre et non évêque. Augustin pleure plutôt parce qu’il mesure la responsabilité qui lui tombe dessus.
Il accepte finalement l’ordination.
Quelques années plus tard, il devient évêque d’Hippone. Il exercera cette charge pendant plus de trente ans.
Le contemplatif qui voulait vivre dans une petite communauté se retrouve à prêcher, juger des conflits, secourir les pauvres, répondre aux controverses et gérer les multiples problèmes d’un diocèse africain.
Dieu avait respecté son désir de vie communautaire.
Il avait simplement ajouté quelques milliers de personnes à la communauté.
Un évêque au milieu de son peuple
Augustin ne devient pas un intellectuel retiré derrière les murs de son palais épiscopal.
Il prêche constamment, parfois plusieurs jours de suite. Il répond aux questions de ses fidèles, écrit des lettres, participe aux conciles africains et intervient dans les conflits religieux de son époque.
Ses sermons montrent un pasteur attentif à la vie quotidienne.
Il parle aux commerçants, aux familles, aux pauvres, aux propriétaires et aux fonctionnaires. Il utilise des images simples, plaisante parfois avec son auditoire et reprend ceux qui préfèrent les spectacles à la liturgie.
Sa pensée naît souvent des besoins concrets de l’Église.
Augustin ne rédige pas seulement pour les bibliothèques futures.
Il répond à une communauté présente qui veut comprendre comment croire et vivre.
Les Confessions, beaucoup plus qu’une autobiographie
Augustin rédige les Confessions vers la fin du IVe siècle, alors qu’il est déjà évêque.
Le livre raconte sa vie, mais son véritable destinataire est Dieu.
Le mot latin confessio possède plusieurs sens. Il désigne l’aveu des fautes, la profession de foi et la louange.
Augustin confesse donc ses péchés, mais surtout la miséricorde de Dieu qui l’a cherché au milieu de ses détours.
L’ouvrage devient l’une des premières grandes explorations de la conscience personnelle dans la littérature occidentale.
Augustin observe ses souvenirs, ses désirs, ses contradictions et les mouvements de sa volonté avec une précision étonnante.
Il ne cherche pas à fabriquer une image avantageuse de lui-même.
Il veut comprendre comment Dieu était présent dans sa vie, même lorsqu’il ne le reconnaissait pas.
Dieu plus intime que notre intimité
Augustin avait longtemps cherché Dieu à l’extérieur de lui-même.
Il l’avait poursuivi dans les systèmes philosophiques, les spectacles du monde et la beauté des créatures.
Après sa conversion, il comprend que Dieu était déjà présent au plus profond de lui.
Il le décrit comme plus intérieur que ce que l’homme possède de plus intime, et plus élevé que ce qu’il peut atteindre de plus haut.
Cette intériorité ne signifie pas que chacun puisse inventer sa propre vérité en se regardant vivre.
Entrer en soi conduit à découvrir que l’on ne constitue pas soi-même son propre fondement.
Au cœur de la conscience, Augustin rencontre une lumière qui le dépasse et le juge.
Il ne trouve pas simplement son « vrai moi ».
Il trouve celui qui le connaît mieux qu’il ne se connaît lui-même.
Que sont la mémoire et le temps ?
Les derniers livres des Confessions quittent apparemment le récit biographique pour réfléchir à la mémoire, au temps et à la création.
Le changement n’est qu’apparent.
Augustin explore la mémoire parce qu’il cherche où et comment l’homme rencontre Dieu. Il s’émerveille de cet immense palais intérieur où demeurent les images, les connaissances, les émotions et les expériences passées.
Il s’interroge ensuite sur le temps.
Le passé n’existe plus. Le futur n’existe pas encore. Le présent semble disparaître dès qu’on tente de le saisir.
Augustin distingue alors le présent du passé, conservé par la mémoire, le présent du futur, vécu dans l’attente, et le présent du présent, saisi par l’attention.
Le temps apparaît comme une tension de l’esprit humain.
Dieu, lui, ne subit pas cette fuite. Il ne se déplace pas d’un instant vers un autre. Il est l’éternel présent, créateur du temps lui-même.
Bien avant nos débats sur le Big Bang, Augustin avait donc compris qu’on ne pouvait pas demander naïvement ce que Dieu faisait « avant » la création, puisque le temps appartient lui-même au monde créé.
La grâce supprime-t-elle notre liberté ?
La doctrine de la grâce occupe une place centrale dans l’œuvre d’Augustin.
Face à Pélage et à ses disciples, il affirme que l’homme ne peut pas se sauver par ses seules forces morales. Même le commencement de la foi est un don de Dieu.
Cette affirmation ne signifie pas que l’être humain serait une marionnette.
La grâce ne détruit pas la volonté. Elle la libère, la guérit et lui rend possible le bien qu’elle ne pouvait accomplir seule.
Augustin connaît ce problème par expérience.
Avant sa conversion, il savait ce qu’il devait faire, mais ne parvenait pas à le vouloir pleinement. La grâce n’a pas agi à sa place.
Elle lui a donné de pouvoir enfin consentir librement.
La liberté chrétienne n’est donc pas la capacité de choisir indifféremment le bien ou le mal.
Elle atteint sa plénitude lorsqu’elle devient capable d’aimer durablement le bien.
Augustin a-t-il inventé le péché originel ?
Non.
La doctrine selon laquelle l’humanité est marquée par le péché des origines s’enracine dans l’Écriture et dans la tradition chrétienne antérieure.
Augustin lui donne cependant une formulation particulièrement développée lors de ses controverses avec les pélagiens.
Il observe que le mal ne se réduit pas à une série de mauvais exemples librement imités. Quelque chose est blessé dans la condition humaine elle-même.
L’homme désire le bonheur, mais choisit ce qui le détruit. Il veut aimer, mais transforme facilement l’amour en domination ou en possession.
Le péché originel ne signifie pas que chaque nouveau-né aurait personnellement commis la faute d’Adam.
Il désigne une humanité privée de l’harmonie et de la grâce originelles, ayant besoin d’être sauvée par le Christ.
Augustin insiste fortement sur cette blessure.
Il insiste encore davantage sur le médecin.
La lutte contre le donatisme
L’Église d’Afrique est profondément divisée par le donatisme.
Les donatistes considèrent que les sacrements administrés par des ministres ayant trahi pendant les persécutions sont invalides. Ils se présentent comme l’Église des purs, séparée de ceux qu’ils jugent compromis.
Augustin répond que l’efficacité du sacrement vient du Christ, non de la sainteté personnelle du ministre.
Un prêtre indigne commet une faute grave, mais son indignité ne rend pas le Christ impuissant.
L’Église terrestre demeure un corps mêlé de saints et de pécheurs, en chemin vers le jugement de Dieu.
Cette position ne justifie ni les scandales ni l’indifférence morale.
Elle empêche simplement de transformer l’Église en société réservée à ceux qui se déclarent déjà purs.
Augustin avait appris par sa propre vie qu’une Église sans pécheurs serait une Église sans lui.
Il soupçonnait probablement que cette observation pouvait concerner quelques autres personnes.
La Cité de Dieu après le sac de Rome
En 410, Rome est prise et pillée par les Wisigoths d’Alaric.
Le choc est immense. Certains païens accusent le christianisme d’avoir affaibli l’Empire en détournant les Romains de leurs anciens dieux.
Augustin entreprend alors la rédaction de La Cité de Dieu, œuvre immense qui l’occupera pendant de nombreuses années.
Il y distingue deux cités, non comme deux territoires visibles, mais comme deux orientations de l’amour.
La cité terrestre naît de l’amour de soi poussé jusqu’au mépris de Dieu.
La Cité de Dieu naît de l’amour de Dieu poussé jusqu’au dépassement de l’égoïsme.
Ces deux cités sont mêlées dans l’histoire.
Aucun État, aucun empire et aucun parti ne peut donc s’identifier parfaitement au Royaume de Dieu.
Rome peut tomber.
La promesse du Christ ne tombe pas avec elle.
La foi chrétienne n’est pas liée à la survie éternelle d’un régime politique, même lorsque celui-ci se croyait volontiers éternel.
Augustin était-il pessimiste sur l’homme ?
Augustin possède une conscience aiguë du péché et de la fragilité humaine.
Cela peut donner l’image d’un penseur sombre, obsédé par la faute et méfiant envers le plaisir.
Mais toute son œuvre est portée par une affirmation plus profonde : l’homme est créé pour la joie.
Le problème n’est pas qu’il désire trop.
Il désire souvent trop peu, en se contentant de biens limités comme s’ils pouvaient combler son cœur.
Augustin ne condamne pas la beauté, l’amitié, l’intelligence ou l’amour humain.
Il demande qu’ils soient aimés dans un ordre qui leur permette de rester vrais.
Le péché est un amour désordonné.
La sainteté n’est pas l’absence d’amour.
Elle est l’apprentissage du juste amour.
« Aime et fais ce que tu veux »
La phrase est l’une des plus célèbres d’Augustin et l’une des plus mal comprises.
Elle ne signifie pas : suis toutes tes envies, puisque l’amour excuserait le reste.
Augustin parle de la véritable charité, celle qui cherche le bien de l’autre en Dieu.
Lorsque cette charité gouverne réellement une personne, ses choix sont progressivement ordonnés vers le bien.
Elle pourra corriger sans haine, pardonner sans faiblesse, résister au mal sans mépriser celui qui le commet.
La difficulté tient évidemment dans le premier mot :
Aime.
Tout le reste dépend de la qualité de cet amour.
Une mort pendant le siège d’Hippone
En 430, les Vandales assiègent Hippone.
Augustin est âgé de soixante-quinze ans. L’Afrique romaine qu’il a connue est en train de s’effondrer.
Il tombe malade et passe ses derniers jours dans la prière. Selon son ami Possidius, il fait placer près de son lit les psaumes pénitentiels afin de pouvoir les lire et les méditer.
Il meurt le 28 août 430.
La ville sera bientôt prise, mais sa bibliothèque et ses œuvres seront préservées.
L’évêque meurt au moment où un monde disparaît.
Sa pensée traversera la chute de Rome, le Moyen Âge, la Réforme, la modernité et les crises contemporaines.
Augustin avait consacré une grande partie de sa vie à expliquer que la Cité de Dieu ne dépend pas de la stabilité des empires.
Il meurt au milieu de la démonstration.
Pourquoi Augustin demeure-t-il si actuel ?
Parce qu’il ne parle pas depuis une perfection inaccessible.
Il connaît l’ambition, l’inquiétude, les erreurs intellectuelles, les attachements affectifs et la difficulté de changer.
Il comprend qu’un argument juste ne suffit pas toujours à convertir une volonté.
Il sait que l’homme peut être loin de Dieu tout en demeurant religieux, et proche de la vérité tout en refusant encore de lui ouvrir sa vie.
Augustin unit des réalités que nous opposons souvent :
la foi et la raison ;
l’intelligence et le désir ;
la grâce et la liberté ;
la contemplation et le service ;
l’expérience personnelle et la vérité universelle.
Il n’invite pas à mépriser les questions.
Il montre simplement que l’homme peut passer sa vie à interroger le monde sans jamais consentir à être lui-même interrogé.
Le cœur inquiet
L’inquiétude augustinienne n’est pas une agitation permanente.
Elle est le signe d’un cœur créé pour plus grand que ce qu’il peut posséder.
Aucune réussite, aucune relation et aucun plaisir limité ne peuvent porter seuls le poids d’un désir infini.
Cela ne rend pas les biens terrestres inutiles.
Cela les libère de l’obligation impossible de devenir Dieu à notre place.
Augustin a cherché la vérité dans toutes les directions avant de découvrir qu’elle le précédait.
Il a cherché Dieu dans le ciel des philosophes, puis l’a rencontré dans l’humilité du Christ, dans l’Écriture, dans les sacrements et dans l’Église.
Sa conversion ne fut pas le moment où il cessa de penser.
Elle fut le moment où toute sa pensée trouva enfin son centre.
Note culturelle
Saint Augustin est traditionnellement représenté en évêque, tenant un livre et parfois un cœur enflammé.
Le livre rappelle son œuvre immense : sermons, lettres, commentaires bibliques, traités théologiques, Confessions et Cité de Dieu.
Le cœur enflammé exprime son désir de Dieu et sa théologie de l’amour. Il peut être traversé d’une flèche, en référence à une phrase des Confessions dans laquelle Augustin dit que Dieu a blessé son cœur par sa parole.
Une coquille peut également apparaître à ses pieds.
Elle vient d’une légende tardive : Augustin aurait rencontré un enfant qui tentait de verser toute la mer dans un petit trou creusé dans le sable. L’enfant lui aurait expliqué qu’il finirait plus facilement sa tâche qu’Augustin ne parviendrait à enfermer le mystère de la Trinité dans son intelligence.
L’histoire n’est probablement pas historique.
Elle exprime néanmoins une conviction très augustinienne : la raison doit chercher de toutes ses forces, puis reconnaître humblement que Dieu demeure plus grand qu’elle.
Sources
Saint Augustin, évêque d’Hippone et docteur de l’Église
Benoît XVI, saint Augustin : la vie et la conversion
Benoît XVI, saint Augustin : la foi, la raison et l’intériorité
Benoît XVI, les œuvres de saint Augustin et les Confessions
Benoît XVI, les trois conversions de saint Augustin
Saint Augustin, présentation de l’Ordre de Saint-Augustin
Pour aller plus loin
Saint Augustin : quand la Parole sacrée rime avec la logique éclairée
Pourquoi les papes aiment saint Augustin
Foi et œuvres : une alliance indissociable dans le salut chrétien
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