Saint Dominique : combattre l’erreur par la vérité et la pauvreté
Le fondateur des Frères prêcheurs ne voulut pas seulement réfuter ses adversaires, mais rendre l’Évangile de nouveau crédible
Summarium latinum
Sanctus Dominicus, Calerogae in Hispania natus, presbyter et canonicus Oxomensis factus est. Cum in Gallia meridionali doctrinas Albigensium cognovisset, intellexit errores non solum disputationibus, sed etiam exemplo vitae evangelicae vincendos esse. Paupertatem apostolicam, orationem, studium et praedicationem coniunxit. Ordinem Praedicatorum condidit, a papa Honorio III confirmatum, ut fratres contemplationis fructus aliis traderent atque veritatem Christi cum caritate annuntiarent.
Article
Le 8 août, l’Église célèbre saint Dominique de Caleruega, fondateur de l’Ordre des Prêcheurs, plus couramment appelés dominicains.
Son nom évoque une robe blanche couverte d’un manteau noir, la devise Veritas, l’étude théologique, le rosaire et quelques figures imposantes : saint Thomas d’Aquin, sainte Catherine de Sienne, saint Vincent Ferrier ou Fra Angelico.
Mais Dominique lui-même demeure curieusement moins connu que plusieurs de ses disciples.
Il ne laissa presque aucun écrit personnel. Il ne rechercha pas les manifestations extraordinaires et ne donna pas son nom à une spiritualité fondée sur l’imitation de sa personnalité.
Il voulut former des hommes capables de contempler la vérité, de l’étudier sérieusement et de la transmettre avec charité.
Un étudiant qui vend ses livres
Dominique naît vers 1170 à Caleruega, en Vieille-Castille.
Il étudie à Palencia, l’un des principaux centres intellectuels du royaume. Il se passionne particulièrement pour l’Écriture sainte.
Pendant une famine, il vend ses livres et ses biens afin de secourir les pauvres. À une époque où un manuscrit représente une richesse considérable, le geste n’a rien d’anecdotique.
Selon la tradition, Dominique refuse d’étudier sur des peaux mortes pendant que des hommes meurent de faim.
Son amour de l’étude ne sera donc jamais celui d’un collectionneur enfermé dans sa bibliothèque.
La vérité doit conduire à la charité. Une théologie qui ne voit plus celui qui souffre devant sa porte a probablement manqué quelques pages de l’Évangile.
Du chapitre d’Osma aux routes d’Europe
Ordonné prêtre, Dominique devient chanoine régulier à la cathédrale d’Osma.
Il ne vit pas encore comme un frère mendiant itinérant. Il mène une existence communautaire organisée autour de la liturgie, de la règle de saint Augustin, de l’étude et de la prière.
L’évêque Diego d’Osma remarque ses qualités et l’emmène dans plusieurs missions diplomatiques confiées par le roi de Castille.
En traversant l’Europe, les deux hommes découvrent deux défis : des populations encore peu évangélisées au nord du continent et la diffusion de mouvements religieux dissidents dans le Midi de la France.
Dominique rêvait d’abord de partir évangéliser au-delà des frontières de la chrétienté.
L’Église allait finalement l’envoyer beaucoup moins loin, dans une région chrétienne qui ne croyait plus vraiment à ce qu’elle avait reçu.
La nouvelle évangélisation n’est décidément pas un problème inventé au XXe siècle.
La rencontre avec les Albigeois
Dans le Languedoc, Dominique rencontre ceux que les sources ecclésiastiques appellent les Albigeois ou les Cathares.
Ces mouvements n’étaient probablement pas parfaitement unifiés. Ils partageaient néanmoins des conceptions dualistes opposant fortement le monde spirituel, considéré comme bon, et la matière, souvent regardée comme mauvaise.
Cette vision mettait en cause plusieurs affirmations centrales du christianisme : la bonté de la création, l’Incarnation du Fils de Dieu, les sacrements utilisant des réalités matérielles, le mariage et la résurrection du corps.
Mais les prédicateurs cathares vivaient pauvrement et austèrement.
Face à eux, certains représentants de l’Église apparaissaient riches, puissants et éloignés du peuple. Une doctrine chrétienne exacte pouvait ainsi être défendue par des hommes dont le mode de vie semblait en contredire le contenu.
Dominique comprend que l’erreur ne sera pas vaincue par des discours prononcés depuis un cheval richement équipé.
Pour rendre la vérité audible, il faut qu’elle recommence à marcher pieds nus.
Prêcher pauvrement
Dominique et Diego choisissent donc une méthode simple : voyager pauvrement, rencontrer les personnes, discuter publiquement et répondre aux objections.
Ils ne se contentent pas d’accuser leurs adversaires d’ignorance ou de mauvaise foi. Ils acceptent de débattre avec eux, parfois pendant des heures, et cherchent à expliquer la cohérence de la foi catholique.
Le témoignage de vie accompagne l’argumentation.
Dominique ne pense pas que la pauvreté suffise à rendre une doctrine vraie. Les Albigeois eux-mêmes mènent une vie austère. Mais il comprend qu’une vérité prêchée sans cohérence perd une grande partie de sa force.
Il ne choisit donc ni la pure controverse intellectuelle, ni le témoignage silencieux.
Il vit ce qu’il enseigne et enseigne ce qu’il vit.
Dominique et la croisade des Albigeois
La prédication de Dominique se déroule dans le contexte violent de la croisade contre les Albigeois, déclenchée à partir de 1209.
Il ne faut ni cacher cette proximité historique, ni transformer Dominique en chef militaire ou en organisateur de massacres.
Après la mort de Diego, Dominique poursuit son œuvre de prédication. Son instrument propre reste la parole, la pauvreté et la vie apostolique.
Il appartient à une époque où l’unité religieuse, l’ordre politique et la paix sociale sont étroitement mêlés. Il ne raisonne évidemment pas comme un défenseur moderne de la neutralité confessionnelle.
Mais sa réponse personnelle à l’erreur demeure évangélique : expliquer, rencontrer, convertir et accepter de vivre pauvrement.
Il ne cherche pas à supprimer physiquement celui qui se trompe.
Il veut lui annoncer le Christ.
Prouille : les femmes aux origines de l’Ordre
Vers 1206, une communauté féminine s’établit à Prouille, près de Fanjeaux.
Elle accueille notamment des femmes revenues à la foi catholique, qui avaient parfois été confiées aux communautés cathares faute d’établissements catholiques capables de les recevoir et de les former.
Ce monastère devient l’un des premiers points d’appui de la prédication dominicaine.
Les moniales ne constituent donc pas une branche ajoutée tardivement à un ordre initialement masculin. Elles appartiennent aux origines mêmes de la famille dominicaine.
Avant que les frères ne parcourent les universités et les villes, des femmes prient pour la prédication dans un monastère du Languedoc.
L’ordre voué à la parole publique commence ainsi dans le silence de la clôture.
Chez les dominicains, contemplation et prédication ne seront jamais deux vocations concurrentes.
La parole naît de la prière ou devient rapidement du bruit.
La naissance de l’Ordre des Prêcheurs
Autour de Dominique se rassemble progressivement un petit groupe de compagnons.
En 1215, l’évêque Foulques de Toulouse reconnaît leur communauté. Dominique se rend ensuite à Rome, où le quatrième concile du Latran vient d’interdire la création de nouvelles règles religieuses.
Il adopte donc avec ses frères la règle de saint Augustin, suffisamment souple pour être adaptée à leur vocation apostolique.
Le 22 décembre 1216, le pape Honorius III confirme la communauté. Une seconde bulle, publiée le 21 janvier 1217, lui confie explicitement la mission de prêcher et reconnaît le nom de Frères Prêcheurs.
Le choix du nom est capital.
Il ne s’agit pas seulement d’un ordre religieux dont certains membres pourront occasionnellement prêcher.
La prédication constitue sa mission propre.
Dominique ne fonde ni des moines installés durablement à la campagne, ni des prêtres diocésains regroupés par commodité.
Il fonde une communauté mobile, envoyée vers les villes, les écoles et les lieux où la foi doit être expliquée.
Pourquoi Dominique disperse-t-il ses premiers frères ?
En 1217, l’ordre ne compte encore qu’une poignée de frères.
La prudence semblerait recommander de les conserver ensemble afin de consolider la jeune communauté.
Dominique fait exactement le contraire.
Le 15 août 1217, il disperse ses seize compagnons vers Paris, l’Espagne, Rome et Bologne. Certains s’inquiètent.
Dominique répond, selon la tradition, que le grain amassé pourrit tandis que le grain dispersé porte du fruit.
Paris et Bologne sont alors de grands centres universitaires. Dominique comprend que les nouveaux prédicateurs doivent se trouver là où se forment les idées, les maîtres et les futurs responsables de l’Église.
Son intuition est remarquable.
Il ne suffit pas de répondre aux questions d’hier.
Il faut aller là où se préparent celles de demain.
Pourquoi l’étude est-elle si importante ?
Dominique accorde à l’étude une place inhabituelle dans la vie religieuse.
Les frères doivent lire l’Écriture, se former en théologie, comprendre les arguments adverses et apprendre à exprimer clairement la foi.
Il ne veut pas de prédicateurs répétant quelques formules apprises sans comprendre les questions de ceux auxquels ils s’adressent.
L’étude ne constitue pourtant pas une carrière universitaire séparée de la prière. Elle est un service de la prédication et donc de la charité.
L’Écriture doit rester l’âme de leur étude, mais celle-ci doit également prendre au sérieux les questions posées par la raison.
La tradition dominicaine donnera plus tard naissance à Albert le Grand et à Thomas d’Aquin.
Ce n’est pas un accident.
Lorsque l’on fonde un ordre pour prêcher la vérité, il finit généralement par produire quelques théologiens.
Contempler et transmettre
La spiritualité dominicaine est souvent résumée par la formule latine :
Contemplata aliis tradere.
Elle signifie : transmettre aux autres ce que l’on a contemplé.
La prédication ne doit pas être une agitation permanente. Elle suppose une vérité d’abord reçue dans l’étude, la prière, la liturgie et la vie communautaire.
Le dominicain ne parle pas seulement parce qu’il aime parler.
Il parle parce qu’il a contemplé quelque chose qu’il ne peut garder pour lui.
La formule unit ainsi deux mouvements :
se tourner vers Dieu pour recevoir ;
se tourner vers les hommes pour transmettre.
La contemplation sans transmission risquerait de devenir stérile.
La transmission sans contemplation risque d’être vide.
« Il parlait avec Dieu ou de Dieu »
Les premiers témoins décrivent Dominique comme un homme qui parlait toujours avec Dieu ou de Dieu.
Cette formule pourrait donner l’image d’un religieux incapable de tenir une conversation ordinaire. Elle signifie plutôt que toute son existence était orientée par la présence de Dieu et le salut des personnes.
Dominique priait longuement, souvent la nuit.
Il intercédait avec larmes pour les pécheurs, les malheureux et ceux qui ne connaissaient pas le Christ.
Selon le bienheureux Jourdain de Saxe, il accueillait chacun dans sa charité, se réjouissait avec ceux qui étaient heureux et pleurait avec ceux qui pleuraient.
Le prédicateur de la vérité n’était donc pas un polémiste glacial.
Il ne réfutait pas des idées abstraites.
Il pleurait pour les personnes que ces idées éloignaient, selon lui, de la plénitude de la foi.
Le rosaire vient-il vraiment de saint Dominique ?
La tradition catholique représente fréquemment la Vierge remettant le rosaire à saint Dominique afin qu’il le prêche contre l’hérésie.
Cette tradition appartient profondément à l’identité dominicaine. L’Ordre des Prêcheurs a joué un rôle majeur dans la diffusion du rosaire, l’organisation de confréries et la prédication des mystères de la vie du Christ avec Marie.
Cependant, la forme actuelle du rosaire s’est constituée progressivement.
Le récit d’une remise directe du chapelet à Dominique est surtout lié aux visions et à la prédication du dominicain Alain de la Roche au XVe siècle.
Celui-ci contribua à organiser les cent cinquante Ave Maria en séries associées aux mystères de l’Incarnation, de la Passion et de la Résurrection.
Il faut donc tenir ensemble deux affirmations :
la remise du rosaire sous sa forme actuelle à saint Dominique n’est pas documentée par les sources contemporaines de sa vie ;
la famille dominicaine a réellement été l’un des principaux instruments de diffusion du rosaire dans l’Église.
La prudence historique ne détruit pas la dévotion.
Elle l’empêche simplement de demander aux archives ce qu’elles ne peuvent pas lui donner.
Les chiens du Seigneur
L’iconographie représente souvent saint Dominique accompagné d’un chien tenant une torche allumée dans sa gueule.
Cette image vient d’un récit concernant sa mère, la bienheureuse Jeanne d’Aza. Avant sa naissance, elle aurait rêvé qu’elle portait un chien embrasant le monde avec une torche.
Le symbole fut ensuite rapproché d’un jeu de mots latin :
Domini canes, « les chiens du Seigneur ».
Les dominicains seraient ainsi chargés de veiller sur la foi et d’éclairer le monde par la prédication.
Le jeu de mots ne constitue évidemment pas l’origine historique du nom « dominicains », qui vient simplement de Dominique.
Mais il a fourni aux artistes un symbole particulièrement efficace.
Un prédicateur doit porter la lumière.
Il doit aussi parfois aboyer lorsque le troupeau marche tranquillement vers un précipice.
Toute la difficulté consiste à ne pas mordre systématiquement les brebis.
Dominique a-t-il fondé l’Inquisition ?
Saint Dominique est parfois présenté comme le premier grand inquisiteur.
Cette image mélange plusieurs périodes.
Il meurt en 1221. L’Inquisition pontificale confiée notamment à des religieux mendiants se structure surtout dans les années 1230, après sa mort.
Dominique a participé à la lutte doctrinale contre les Albigeois, dans une société où l’hérésie avait aussi des conséquences politiques. Mais son instrument propre fut la prédication.
Cela ne signifie pas que les dominicains n’aient jamais participé aux tribunaux d’Inquisition.
Ils y jouèrent effectivement un rôle important au cours des siècles suivants.
Mais transformer Dominique lui-même en fonctionnaire de l’Inquisition revient à lui attribuer une institution qui n’existait pas encore sous cette forme.
Même les saints doivent parfois être protégés contre les anachronismes.
Un gouvernement étonnamment communautaire
Dominique aurait pu construire son ordre autour d’une autorité personnelle très forte.
Il préfère organiser des chapitres, faire participer les frères aux décisions et permettre l’adaptation des règles à la mission.
Les premiers chapitres généraux se réunissent à Bologne en 1220 et 1221. L’ordre se structure en provinces et développe un gouvernement combinant autorité, élections et délibération communautaire.
Ce fonctionnement ne constitue pas une démocratie moderne.
Les frères ont prononcé un vœu d’obéissance et appartiennent à une institution hiérarchique de l’Église.
Mais Dominique comprend que l’obéissance religieuse n’empêche pas la consultation, la responsabilité collective et l’intelligence des situations locales.
L’ordre chargé de prêcher la vérité doit aussi accepter que ses membres parlent entre eux.
Une mort sans propriété
Épuisé par les voyages, la prédication et le gouvernement de l’ordre, Dominique meurt à Bologne le 6 août 1221.
Il est entouré de ses frères et ne possède presque rien.
Selon les témoignages, il les invite à conserver la charité, l’humilité et la pauvreté volontaire.
Il est canonisé en 1234 par le pape Grégoire IX, qui l’avait personnellement connu.
Dominique n’a dirigé son ordre reconnu par Rome que pendant quelques années.
Pourtant, les frères sont déjà implantés dans plusieurs grandes villes européennes au moment de sa mort.
Il n’a pas construit une œuvre destinée à demeurer sous son contrôle.
Il l’a rapidement remise entre les mains de ses frères et de l’Église.
Le fondateur disparaît.
La prédication continue.
L’héritage dominicain
La famille dominicaine donnera à l’Église des théologiens, des missionnaires, des mystiques, des artistes, des réformateurs et des martyrs.
Saint Thomas d’Aquin incarne l’union de la foi et de la raison.
Sainte Catherine de Sienne unit la contemplation, la charité et la parole prophétique adressée aux puissants.
Fra Angelico prêche par la peinture.
Bartolomé de Las Casas défend les populations indigènes.
Henri-Dominique Lacordaire restaure l’ordre en France au XIXe siècle.
Malgré la diversité de ces figures, un même mouvement demeure : contempler la vérité du Christ, puis chercher une forme permettant de la transmettre à son époque.
Dominique n’a pas fondé une école chargée de répéter ses propres phrases.
Il a fondé une communauté chargée de recommencer la prédication.
Un saint pour une époque saturée de paroles
Notre monde ne manque pas de discours.
Il manque peut-être davantage de paroles nourries par le silence, l’étude et la charité.
Les réseaux permettent à chacun de réagir immédiatement à tout. Dominique inviterait sans doute à un exercice plus exigeant :
comprendre avant de répondre ;
prier avant de parler ;
étudier avant d’enseigner ;
aimer celui que l’on veut convaincre ;
vivre autant que possible ce que l’on proclame.
Il ne suffirait pas, à ses yeux, d’avoir raison.
Une vérité défendue avec mépris peut devenir presque inaudible.
Saint Dominique rappelle ainsi que la vérité chrétienne n’est pas une arme destinée à humilier l’adversaire.
Elle est une lumière destinée à lui montrer un chemin.
Note culturelle
Saint Dominique est traditionnellement représenté avec plusieurs attributs :
un lys, signe de pureté ;
un livre, symbole de l’Écriture et de l’étude ;
une étoile au-dessus du front, rappelant une lumière aperçue, selon la tradition, lors de son baptême ;
un chien portant une torche, image de la prédication embrasant le monde ;
un rosaire, signe de l’héritage marial de l’Ordre ;
un vêtement blanc recouvert d’un manteau noir.
Le blanc évoque la lumière et la pureté.
Le noir rappelle la pénitence et le sérieux de la mission.
Les dominicains ont ainsi réussi l’exploit vestimentaire de porter simultanément les couleurs du deuil et de la résurrection.
Sources
Saint Dominique, prêtre et fondateur de l’Ordre des Frères prêcheurs
Benoît XVI, audience générale consacrée à saint Dominique
Histoire de la fondation de l’Ordre des Prêcheurs
Saint Dominique de Caleruega, site officiel de l’Ordre
Le rosaire dans la tradition dominicaine
Jean-Paul II, lettre à l’Ordre des Prêcheurs
Pour aller plus loin
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