✝️ 14 septembre : pourquoi l’Église « exalte »-t-elle la Sainte Croix ?
D’un instrument de supplice au signe de la victoire du Christ
Summarium latinum
Die XIV Septembris Ecclesia Exaltationem Sanctae Crucis celebrat. Crux, quae apud Romanos instrumentum supplicii et ignominiae erat, per mortem et resurrectionem Christi signum salutis, victoriae atque divinae caritatis facta est. Haec sollemnitas, Hierosolymis orta et memoria inventionis Crucis sanctae Helenae necnon restitutionis eius sub Heraclio coniuncta, mysterium Paschale contemplatur: Christus exaltatus in Cruce mortem morte vicit atque hominem ad vitam aeternam revocavit.
Une fête étrange au premier regard
Le 14 septembre, l’Église célèbre l’Exaltation de la Sainte Croix.
L'expression peut surprendre. Pourquoi « exalter » un instrument de torture ? Le christianisme ne célèbre évidemment ni la souffrance pour elle-même, ni le supplice romain.
Il célèbre un paradoxe qui se trouve au cœur même de la foi chrétienne : l’instrument destiné à donner la mort est devenu, par le Christ, l’instrument du salut.
Le pape François résumait ce paradoxe en 2014 : la Croix semble manifester l’échec du Christ, alors qu’elle révèle en réalité sa victoire.
Et le 14 septembre 2025, Léon XIV revenait précisément sur cette fête en reliant la Croix à la parole adressée par Jésus à Nicodème : « le Fils de l’homme doit être élevé » afin que celui qui croit ait la vie éternelle.
🏛️ Une fête née à Jérusalem
L’origine de la fête nous conduit au IVe siècle.
Après la conversion de Constantin et la transformation de la situation des chrétiens dans l’Empire romain, Jérusalem devient l’un des grands centres de pèlerinage du christianisme.
La tradition chrétienne attribue à sainte Hélène, mère de Constantin, la découverte de la Croix du Christ lors des travaux effectués à Jérusalem.
Les traditions qui entourent les circonstances précises de cette découverte se sont considérablement développées par la suite. Il faut donc distinguer le noyau historique des récits légendaires qui l’ont progressivement entouré.
La fête du 14 septembre est également étroitement associée à la dédicace, en 335, du complexe constantinien construit sur les lieux de la Passion et de la Résurrection. La tradition byzantine conserve très nettement cette origine hiérosolymitaine.
Un geste liturgique s'impose alors : la Croix est élevée devant le peuple afin qu’elle puisse être contemplée et vénérée.
Voilà le premier sens concret de l’« exaltation » : on élève la Croix.
Mais ce geste va recevoir une signification théologique beaucoup plus profonde.
⚔️ Héraclius et le retour de la Croix à Jérusalem
Un second événement historique s’est greffé sur la fête.
Au début du VIIe siècle, lors des guerres entre l’Empire byzantin et l’Empire perse sassanide, Jérusalem est prise par les Perses. La relique de la Croix est emportée.
Après la victoire byzantine, l’empereur Héraclius obtient sa restitution et la Croix revient à Jérusalem.
La mémoire liturgique occidentale associera ainsi le 14 septembre à la fois à la découverte de la Croix et à son retour triomphal dans la Ville sainte. Léon XIV rappelait encore explicitement ces deux événements lors de son Angélus du 14 septembre 2025.
La fête dépasse cependant largement la question des reliques.
Ce n’est finalement pas le bois que l’Église exalte, mais le mystère accompli sur le bois.
📖 « Il faut que le Fils de l’homme soit élevé »
La théologie de la fête repose particulièrement sur l’Évangile selon saint Jean.
Jésus dit à Nicodème :
« Il faut que le Fils de l’homme soit élevé. »
Le mot est extraordinaire parce que saint Jean joue précisément sur son double sens.
Jésus sera physiquement élevé sur la Croix.
Mais cette élévation est simultanément son exaltation glorieuse.
Dans la théologie johannique, Croix et gloire ne s’opposent donc pas aussi simplement que nous pourrions le penser.
Le Calvaire est déjà, mystérieusement, le commencement de la glorification.
La Croix devient le trône paradoxal du Roi.
🐍 Le serpent de bronze : la Croix était déjà annoncée
La liturgie du 14 septembre rapproche la Croix d’un épisode étonnant du livre des Nombres.
Dans le désert, les Hébreux mordus par les serpents regardent le serpent de bronze élevé par Moïse et sont guéris.
Jésus applique lui-même cette image à sa Passion :
« De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé. »
La logique typologique est remarquable.
Dans le désert, l’homme regarde le signe élevé et conserve la vie.
Sur le Golgotha, l’humanité regarde le Christ élevé et reçoit la vie éternelle.
L'Ancien Testament est ainsi relu à la lumière du mystère pascal.
🌳 L’arbre de mort devient arbre de vie
La théologie chrétienne va encore plus loin.
La Bible commence avec un arbre.
Dans la Genèse, l’arbre est associé au drame de la chute.
Et au centre de l’histoire du salut se trouve de nouveau un arbre : le bois de la Croix.
La tradition patristique développera abondamment ce parallèle :
Adam et le Christ.
L’arbre du paradis et l’arbre du Calvaire.
La désobéissance et l’obéissance.
La mort et la vie.
Ce que l’homme avait perdu par la désobéissance, le nouvel Adam le restaure par son obéissance.
Saint Paul fournit la clef de cette lecture lorsqu’il décrit le Christ comme celui qui s’est abaissé, devenant « obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix », avant d’ajouter :
« C’est pourquoi Dieu l’a exalté. »
L’abaissement conduit à l’exaltation.
C'est presque toute la théologie du 14 septembre en quelques lignes.
👑 La Croix comme trône royal
Il existe ainsi une dimension profondément royale dans la fête.
Sur la Croix se trouve l’inscription :
Jésus le Nazaréen, roi des Juifs.
Pour les bourreaux, elle est ironique.
Pour le chrétien, elle proclame involontairement une vérité.
Le Christ règne précisément lorsqu’il semble avoir tout perdu.
Sa royauté ne repose ni sur la violence ni sur la domination, mais sur le don total de lui-même.
C’est pourquoi l’art chrétien ancien a parfois représenté la Croix moins comme le spectacle sanglant du supplice que comme le signe glorieux de la victoire pascale.
La Croix et la Résurrection ne constituent pas deux histoires indépendantes.
Elles appartiennent au même mystère pascal.
⚰️ « Par la mort, il a vaincu la mort »
Cette intuition apparaît avec une force particulière dans les traditions chrétiennes orientales.
Dans la tradition byzantine, la Croix est constamment présentée comme le lieu de la victoire du Christ sur la mort : le lieu où, paradoxalement, la mort de la mort s’accomplit.
C'est une nuance importante.
La Croix chrétienne n’est donc pas un culte morbide de la souffrance.
Le christianisme ne dit pas :
« La souffrance est bonne. »
Il affirme quelque chose de beaucoup plus radical :
Dieu est entré jusque dans la souffrance et la mort humaines afin que celles-ci n’aient plus le dernier mot.
Benoît XVI expliquait ainsi que l'instrument du supplice était devenu « source de vie, de pardon, de miséricorde », signe de réconciliation et de paix.
❤️ La Croix révèle qui est Dieu
Il reste peut-être la dimension théologique la plus profonde.
Pourquoi l’Évangile proclamé le 14 septembre contient-il l’un des versets les plus célèbres du Nouveau Testament ?
« Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. »
Parce que la Croix révèle quelque chose de Dieu lui-même.
Elle n’est pas seulement un mécanisme permettant d’effacer une dette.
Elle est révélation de l'amour trinitaire.
Le Père donne le Fils.
Le Fils se donne librement.
Et dans l’Esprit, ce don devient source de vie pour l’humanité.
La Croix révèle ainsi jusqu'où va l'amour divin : Dieu ne sauve pas l'homme de loin.
Il entre dans son histoire, dans sa souffrance et jusque dans sa mort.
✝️ Pourquoi faisons-nous le signe de Croix ?
On comprend alors pourquoi un geste devenu presque banal possède une telle densité théologique.
Lorsque le chrétien trace sur lui :
Au nom du Père,
et du Fils,
et du Saint-Esprit,
il unit deux mystères fondamentaux de la foi chrétienne :
la Trinité et la Croix.
Le signe de Croix est donc presque un Credo en miniature.
Benoît XVI disait justement à Lourdes que ce signe constitue en quelque sorte « la synthèse de notre foi ».
Faire correctement le signe de Croix n’est donc pas simplement commencer une prière.
C'est professer corporellement que notre salut vient du Dieu trinitaire par la Croix et la Résurrection du Christ.
🕊️ Une fête de la Croix… mais déjà une fête de Pâques
Voilà finalement le paradoxe du 14 septembre.
Nous contemplons un instrument de mort, mais nous célébrons la vie.
Nous regardons l’humiliation, mais nous parlons d’exaltation.
Nous contemplons le Crucifié, mais nous confessons le Ressuscité.
La fête de l’Exaltation de la Sainte Croix constitue ainsi comme une Pâque au cœur du mois de septembre.
Le Vendredi saint nous fait accompagner le Christ dans sa Passion.
Le 14 septembre nous fait davantage contempler la Croix après Pâques, éclairée par la Résurrection.
Le gibet est devenu trophée.
L’arbre de mort est devenu arbre de vie.
Le signe de condamnation est devenu signe de bénédiction.
Et c’est précisément pour cette raison que saint Paul pouvait écrire :
« Pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. » (Ga 6,14)
Léon XIV choisissait précisément ce verset pour ouvrir, le 14 septembre 2025, sa commémoration des martyrs et témoins chrétiens contemporains.
La Croix n’est donc pas exaltée parce que le christianisme aimerait la souffrance.
Elle est exaltée parce que le Christ en a changé le sens : là où le monde avait dressé un instrument de mort, Dieu a planté l’arbre de la vie.
🔎 Pour aller plus loin
La Croix touche à plusieurs fils que nous suivons régulièrement sur nos blogs : liturgie, martyre, patrimoine chrétien et manière dont la foi demeure visible dans le monde contemporain.
• SOS Calvaires : restaurer les croix, réveiller la mémoire spirituelle de la France
Un prolongement très concret : après la théologie de la Croix, la présence des croix et calvaires dans le paysage français.
• La Liturgie des Heures se refait une voix — sans changer son cœur
Pour poursuivre la réflexion sur la manière dont la liturgie transmet une foi très ancienne dans un langage toujours vivant.
• Saint Pélage de Constance, le martyr au prénom que l’hérésie a presque confisqué
Parce que la théologie de la Croix ne peut être séparée de celle du martyre : perdre sa vie pour le Christ devient, dans la logique chrétienne, témoignage de victoire.
• Restitude, la patricienne au nom de roc
Une autre figure des premiers siècles où persécution, fidélité et espérance de la résurrection se rejoignent.
📚 Sources
• Évangile selon saint Jean, particulièrement Jn 3,13-17 ; 10,18 ; 12,31-33 ; 19,30.
• Épître de saint Paul aux Philippiens, Ph 2,6-11 : abaissement du Christ, obéissance jusqu’à la mort de la Croix puis exaltation.
• Épître aux Galates, Ga 6,14 : « Pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. »
• Livre des Nombres, Nb 21,4-9 : le serpent de bronze élevé par Moïse, figure reprise par Jésus dans l’Évangile de Jean.
• Benoît XVI, homélie du 14 septembre 2008 à Lourdes
Sur la Croix comme source de vie, de pardon, de miséricorde et signe de réconciliation.
• François, Angélus du 14 septembre 2014
Sur le paradoxe de la Croix : ce qui semble être l’échec de Jésus devient sa victoire.
• Léon XIV, Angélus du 14 septembre 2025
Sur l’origine de la fête, la Croix retrouvée à Jérusalem et le sens de l’élévation du Fils de l’homme.
• Catéchisme de l’Église catholique, notamment §§ 599-618, sur le sacrifice rédempteur du Christ et la participation du chrétien au mystère de la Croix.
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