⚖️ Francisco de Vitoria : le dominicain qui osa dire que les Indiens avaient des droits
Quand la théologie osa limiter l’Empire
Summarium Latine
Franciscus de Vitoria, theologus dominicanus et magister Salmanticensis, in Relectione de Indis docuit populos Americae verum dominium, tam publicum quam privatum, possidere. Neque infidelitas neque peccatum neque universalis potestas temporalis imperatoris aut Romani Pontificis eos terris, bonis vel legitimo principatu privare poterat. Fidem christianam armis imponi non licere affirmavit atque ius gentium ad omnes nationes pertinere. Quamvis nonnullos interventionis titulos adhuc admitteret, potestatem imperii iudicio legis naturalis subiecit. Quapropter inter praecipuos iuris gentium auctores merito numeratur.
Sainte du jour — Sainte Béatrice de Silva
Une réformatrice dans l’Espagne de 1492
Honorée le 1ᵉʳ septembre dans la tradition espagnole et conceptionniste, sainte Béatrice de Silva naquit au Portugal vers 1424 et vécut longtemps à la cour de Castille. Après s’être retirée dans un monastère dominicain de Tolède, elle fonda l’Ordre de l’Immaculée Conception.
Sa communauté fut approuvée par le pape Innocent VIII en 1489. Après sa mort, Alexandre VI puis Jules II contribuèrent à donner à l’ordre sa forme définitive. Béatrice fut canonisée par Paul VI en 1976.
Morte l’année même de la découverte de l’Amérique, elle appartient à cette effervescence spirituelle ibérique qui précéda l’École de Salamanque : réforme religieuse, retour aux sources et fondation de communautés nouvelles sous l’autorité du Saint-Siège.
À Salamanque, la conquête passa au tribunal de la théologie
Lorsque le pape Alexandre VI publia la bulle Inter caetera en 1493, il entendait organiser l’évangélisation des terres nouvellement découvertes et départager les ambitions espagnoles et portugaises. Mais la « donation » pontificale fut rapidement invoquée comme un titre permettant à la Couronne d’Espagne de prendre possession des territoires américains.
Quarante-six ans plus tard, un dominicain de l’Université de Salamanque osa poser une question redoutable : le pape pouvait-il réellement donner des terres qui appartenaient déjà à d’autres peuples ?
La réponse de Francisco de Vitoria fut sans ambiguïté : ni le pape ni l’empereur ne possédaient un droit universel sur le monde. Les peuples amérindiens étaient les véritables propriétaires de leurs terres. Leurs princes exerçaient une autorité légitime. Leur refus du christianisme ne suffisait pas à les dépouiller de leurs biens ou de leur souveraineté.
Vitoria ne parla évidemment pas des « droits humains » dans le sens contemporain. Mais il formula l’une des premières théories cohérentes d’un droit naturel commun à tous les peuples, chrétiens ou non. C’est pourquoi il demeure l’un des grands précurseurs du droit international.
Un théologien face au Nouveau Monde
Francisco de Vitoria naquit probablement à Burgos vers 1483. Entré chez les dominicains en 1505, il fut envoyé à Paris pour y étudier la philosophie et la théologie. Il y découvrit le renouveau du thomisme, mais aussi l’humanisme et les débats suscités par le nominalisme.
Revenu en Espagne, il enseigna d’abord au collège dominicain Saint-Grégoire de Valladolid. En 1526, il obtint la prestigieuse chaire de théologie de l’Université de Salamanque.
Vitoria y introduisit une méthode nouvelle. Au lieu de commenter exclusivement les Sentences de Pierre Lombard, comme le voulait encore l’usage universitaire, il plaça la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin au centre de son enseignement. Mais son thomisme n’était pas un exercice d’érudition figé. Il utilisait les principes de saint Thomas pour répondre aux problèmes les plus brûlants de son époque : la légitimité du pouvoir, la guerre, le commerce, la propriété, l’évangélisation et la conquête de l’Amérique.
À Salamanque, la théologie ne devait pas seulement parler de Dieu. Elle devait aussi éclairer la conscience des rois, des soldats, des marchands et des administrateurs.
La conquête pouvait-elle être juste ?
En 1539, Vitoria prononça sa célèbre Relectio de Indis, la « Leçon sur les Indiens récemment découverts ». Il n’avait jamais voyagé en Amérique. Mais les témoignages des missionnaires, les récits des conquêtes et les controverses provoquées par les violences coloniales étaient parvenus jusqu’à Salamanque.
Avant lui, le dominicain Antonio de Montesinos avait déjà dénoncé, dès 1511, l’exploitation des indigènes de l’île d’Hispaniola. Bartolomé de Las Casas poursuivait le même combat sur le terrain. Vitoria entreprit de donner à cette protestation une base théologique et juridique systématique.
Il commença par écarter plusieurs arguments traditionnellement employés pour justifier la conquête.
Les peuples amérindiens ne pouvaient pas être privés de leurs terres parce qu’ils étaient païens. L’infidélité religieuse ne supprimait pas la propriété naturelle. Le péché, même grave, ne faisait pas davantage perdre à un homme tous ses droits civils.
Vitoria refusa également d’assimiler les Amérindiens à des êtres irrationnels ou à des « esclaves par nature ». Ils possédaient des villes, des familles, des chefs, des lois, des échanges et des formes organisées de gouvernement. Leur culture était différente de celle des Européens, mais cette différence ne les faisait pas sortir de l’humanité.
Sa conclusion était capitale :
« Les Indiens étaient véritablement maîtres de leurs biens, tant publiquement que privément. »
Ils possédaient donc un véritable dominium : un droit sur leurs personnes, leurs terres, leurs biens et leurs institutions politiques.
Le pape n’est pas le propriétaire du monde
Vitoria s’attaqua ensuite à l’interprétation politique de la bulle Inter caetera. Le pape possédait une autorité spirituelle dans l’Église, mais il n’était pas le souverain temporel de toute la planète.
Il ne pouvait donc pas transférer aux rois d’Espagne la propriété de territoires qui appartenaient déjà à d’autres peuples. Il pouvait confier une mission d’évangélisation, organiser l’action des missionnaires ou arbitrer entre des souverains chrétiens. Il ne pouvait pas transformer les peuples non chrétiens en sujets politiques de l’Espagne par un simple acte d’autorité.
Vitoria rejetait pareillement les prétentions de l’empereur Charles Quint à une monarchie universelle. L’empereur n’était pas naturellement le maître des peuples américains. La seule découverte d’un territoire ne donnait aucun droit sur lui lorsque ce territoire était déjà habité et gouverné.
Pour le dominicain, l’Amérique n’était pas une terre juridiquement vide.
La conversion forcée était elle aussi condamnée. La foi devait être annoncée par la prédication et le témoignage, non imposée par les armes. Le refus de recevoir le baptême ne constituait pas une cause de guerre.
Cette affirmation limitait radicalement la portée politique de l’évangélisation : on ne pouvait pas conquérir un peuple sous prétexte de sauver son âme.
Une communauté universelle des peuples
Vitoria ne s’arrêta pas à la défense des souverainetés particulières. Il considérait que tous les peuples appartenaient à une même communauté humaine, le totus orbis, « le monde entier ».
Cette communauté universelle ne supprimait pas les royaumes et les cités. Elle signifiait qu’aucun peuple ne pouvait vivre comme si les autres n’existaient pas. Les nations étaient liées par un ius gentium, un droit des gens fondé à la fois sur la nature humaine et sur les usages communs établis entre les peuples.
Ce droit devait protéger la circulation pacifique, l’hospitalité, les relations diplomatiques et les échanges commerciaux. Il devait également régler la guerre et empêcher qu’un souverain transforme sa propre volonté en unique mesure de la justice.
C’est ici que la pensée de Vitoria devient l’une des sources du droit international moderne. Le monde ne devait pas être gouverné seulement par le rapport de force. Il existait une justice supérieure aux intérêts particuliers des États, applicable aussi bien aux chrétiens qu’aux peuples non chrétiens.
Le souverain n’était donc pas tout-puissant. Il demeurait soumis au droit naturel, à la justice et au bien commun de l’humanité.
Les ambiguïtés de Vitoria
Il serait cependant trompeur de transformer Vitoria en militant anticolonialiste avant l’heure. Son raisonnement comporte des limites et des ambiguïtés importantes.
Après avoir rejeté les anciens titres de conquête, il envisagea plusieurs situations susceptibles de légitimer une intervention espagnole. Les Espagnols possédaient, selon lui, un droit naturel de voyager, de résider pacifiquement et de commercer. Ils devaient également pouvoir proposer librement la foi chrétienne.
Si les populations locales leur interdisaient injustement l’exercice de ces droits, Vitoria admettait qu’une action défensive puisse devenir légitime. Il reconnaissait aussi la possibilité d’intervenir pour protéger des innocents victimes de sacrifices humains, défendre des peuples alliés ou secourir des convertis persécutés.
Ces arguments pouvaient protéger des personnes réellement menacées. Mais ils pouvaient aussi fournir de nouveaux prétextes à l’expansion impériale. Le prétendu droit de circuler et de commercer risquait de devenir un droit imposé par les puissances européennes à des peuples qui n’avaient rien demandé.
Vitoria évoqua même, avec beaucoup de prudence, l’hypothèse d’une administration temporaire des peuples jugés incapables de se gouverner pleinement. Ce paternalisme demeure incompatible avec notre conception actuelle de l’égalité politique.
La grandeur de Vitoria n’est donc pas d’avoir entièrement échappé aux présupposés de son siècle. Elle est d’avoir introduit, au cœur même de l’Espagne impériale, des principes permettant de juger et de limiter la conquête.
La théologie comme contre-pouvoir
Vitoria ne dirigeait ni une armée ni un gouvernement. Il n’était ni magistrat ni ambassadeur. Il était théologien.
C’est pourtant précisément au nom de la théologie qu’il se reconnut le droit d’interroger les actes de l’empereur. La conquête engageait la justice, la conscience et le salut des hommes : elle ne pouvait donc pas être abandonnée aux seuls militaires et juristes de la Couronne.
Cette conception est l’un des traits majeurs de l’École de Salamanque. La théologie n’était pas chargée de bénir automatiquement le pouvoir chrétien. Elle devait rappeler au prince qu’il existait une loi qu’il n’avait pas créée et à laquelle il demeurait soumis.
Un souverain catholique pouvait commettre une injustice. Une guerre menée au nom de la foi pouvait être illégitime. Un peuple non chrétien pouvait posséder des droits opposables à une monarchie chrétienne.
La foi ne supprimait pas le droit naturel : elle obligeait au contraire à le respecter plus rigoureusement.
Le père du droit international ?
Francisco de Vitoria est souvent présenté comme le fondateur du droit international moderne. La formule doit être nuancée. Le droit des gens existait bien avant lui, notamment dans le droit romain, la philosophie antique et la théologie médiévale. Après lui, Francisco Suárez, Alberico Gentili et Hugo Grotius contribuèrent puissamment à sa transformation.
Vitoria accomplit néanmoins un geste décisif : il appliqua le droit naturel aux relations entre des communautés politiques appartenant à des civilisations et à des religions différentes.
La chrétienté n’était plus l’unique cadre possible de la justice entre les peuples. L’appartenance à l’humanité suffisait à créer des droits et des obligations réciproques.
Les peuples amérindiens n’étaient pas reconnus comme propriétaires parce qu’ils étaient devenus chrétiens ou parce que le roi d’Espagne le leur avait généreusement accordé. Ils l’étaient en vertu de leur nature humaine et de leur organisation politique.
C’est cette affirmation qui demeure révolutionnaire.
Un hommage cinq siècles plus tard
En juin 2026, cinq cents ans après son accession à la chaire de théologie de Salamanque, Francisco de Vitoria a reçu à titre posthume le doctorat honoris causa de l’université où il avait enseigné.
Cet hommage ne transforme pas le théologien du XVIᵉ siècle en penseur contemporain. Il rappelle cependant l’actualité de la question qu’il adressait aux puissants de son temps :
une puissance convaincue de représenter la civilisation, le progrès ou la vraie religion possède-t-elle pour autant le droit de gouverner les autres peuples ?
La réponse de Vitoria reste un avertissement : aucune supériorité proclamée, aucune mission spirituelle et aucun intérêt impérial ne suffisent à abolir les droits naturels d’un peuple.
Vidéos
Francisco de Vitoria et l’École de Salamanque : la naissance du droit international — présentation de RTVE et de l’Université de Salamanque, en espagnol, 6 minutes.
Francisco de Vitoria: From “totus orbis” to Global Law — conférence universitaire consacrée à la communauté mondiale et au droit global, en anglais.
Doctorat honoris causa posthume de Francisco de Vitoria — cérémonie organisée par l’Université de Salamanque en juin 2026, en espagnol.
Sources
Francisco de Vitoria, De Indis et De iure belli — texte intégral.
Biographie de Francisco de Vitoria, Ordre des Prêcheurs.
L’École de Salamanque, Stanford Encyclopedia of Philosophy.
Francisco de Vitoria et la défense des droits des peuples autochtones, Université du Nevada.
Francisco de Vitoria, père du droit international, Bureau international catholique de l’enfance.
Des ambiguïtés du droit des gens, de Francisco de Vitoria au père Acosta, OpenEdition.
Prochain article
Les Indiens ont-ils des droits ? Salamanque contre la conquête sans limites
Nous examinerons précisément les titres de conquête rejetés par Vitoria, ceux qu’il considérait comme éventuellement légitimes et les différences entre sa position et celle de Bartolomé de Las Casas.

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