🔥 Le Grand Martyre de Nagasaki : cinquante-cinq chrétiens dans le feu
La foi qu’aucun shogun ne put éteindre
Publication : vendredi 10 septembre 2027
Mémoire des bienheureux Charles Spinola, Sébastien Kimura et leurs compagnons
Résumé en latin ecclésiastique
Die decimo mensis Septembris anno Domini MDCXXII, quinquaginta quinque christifideles in colle Nishizaka, apud Nagasaki, ob fidem catholicam supplicio affecti sunt. Ex eis viginti quinque lento igne combusti, triginta vero gladio caesi sunt. Inter martyres numerabantur sacerdotes Societatis Iesu, Ordinis Praedicatorum et Ordinis Fratrum Minorum, fratres religiosi, catechistae, mulieres, viri atque parvuli Iaponenses et Coreani.
Praecipui inter eos fuerunt beatus Carolus Spinola, missionarius Societatis Iesu, et beatus Sebastianus Kimura, primus sacerdos Iaponensis. Longa incarceratione, fame morbisque vexati, mortem non odio persecutorum, sed oratione, caritate et cantu susceperunt.
Pius IX eos, una cum aliis martyribus Iaponiae, anno MDCCCLXVII beatorum catalogo adscripsit. Sanguis eorum semen factus est christianorum qui, sacerdotibus expulsis, fidem per saecula in occulto servaverunt.
Cinquante-cinq condamnés sur une colline
Le 10 septembre 1622, cinquante-cinq chrétiens sont conduits sur la colline de Nishizaka, à Nagasaki.
Vingt-cinq poteaux ont été dressés. Les condamnés destinés au bûcher y sont attachés. À proximité, trente autres chrétiens, principalement des laïcs, doivent être décapités.
Parmi eux se trouvent des prêtres, des frères religieux, des catéchistes, des femmes et des enfants. Certains sont japonais, d’autres coréens. Quelques missionnaires viennent d’Europe.
Jésuites, dominicains et franciscains vont mourir ensemble.
Le lieu n’a pas été choisi au hasard. Vingt-cinq ans auparavant, le 5 février 1597, vingt-six chrétiens, parmi lesquels saint Paul Miki, avaient été crucifiés sur cette même colline.
Le pouvoir japonais veut transformer Nishizaka en avertissement.
Les martyrs vont en faire un sanctuaire.
Le siècle chrétien du Japon
Le christianisme est arrivé au Japon en 1549 avec saint François-Xavier. Le missionnaire jésuite comprend rapidement qu’il ne peut pas annoncer l’Évangile comme s’il se trouvait en Europe.
Il étudie la culture japonaise, dialogue avec les lettrés et cherche à présenter la foi chrétienne dans un langage accessible aux habitants de l’archipel.
Après son départ, d’autres missionnaires poursuivent son œuvre. Des communautés chrétiennes apparaissent principalement dans l’île de Kyūshū. Plusieurs seigneurs locaux, les daimyō, reçoivent le baptême.
Nagasaki devient progressivement le grand centre du catholicisme japonais. La ville entretient des relations commerciales avec les Portugais et abrite des églises, des confréries, des écoles et des œuvres charitables.
À la fin du XVIe siècle, le nombre de chrétiens japonais se compte probablement en centaines de milliers.
Cette croissance spectaculaire suscite cependant la méfiance du pouvoir.
Pourquoi le shogunat persécute-t-il les chrétiens ?
Les autorités japonaises ne considèrent pas seulement le christianisme comme une doctrine religieuse étrangère.
L’Espagne et le Portugal étendent alors leur influence en Asie. Les liens entre les missionnaires, les marchands européens et certains seigneurs convertis font craindre une intervention étrangère ou la formation d’un pouvoir échappant au contrôle central.
Les rivalités entre Portugais, Espagnols, Hollandais et Anglais aggravent ces soupçons. Chaque puissance accuse ses concurrentes d’utiliser le commerce ou la religion à des fins politiques.
L’unification du Japon constitue également une priorité. Après plus d’un siècle de guerres civiles, les nouveaux maîtres du pays veulent imposer une obéissance absolue. Une religion affirmant que l’autorité de Dieu est supérieure à celle du souverain paraît dangereuse.
En 1587, Toyotomi Hideyoshi ordonne une première expulsion des missionnaires. Les mesures sont encore irrégulièrement appliquées, mais la crucifixion des vingt-six martyrs de Nagasaki, en 1597, annonce une politique plus violente.
En 1614, sous le shogunat des Tokugawa, le christianisme est interdit dans tout le pays. Les églises sont détruites, les missionnaires expulsés et les fidèles sommés d’abandonner leur foi.
Le shogunat ne cherche plus seulement à limiter le christianisme.
Il veut le faire disparaître.
La naissance d’une Église clandestine
Une partie des missionnaires quitte le Japon. D’autres décident de rester secrètement afin de célébrer la messe, confesser les fidèles et baptiser les nouveaux convertis.
Ils changent régulièrement de refuge. Certains se déguisent en marchands, en soldats, en médecins ou en ouvriers. Des familles chrétiennes les accueillent au péril de leur vie.
Les laïcs deviennent indispensables à la survie de l’Église.
Ils enseignent les prières, préparent les catéchumènes, organisent les déplacements des prêtres et dissimulent les objets liturgiques. Des confréries, notamment celles du Rosaire, maintiennent la vie communautaire.
Ces chrétiens sont appelés Kirishitan, adaptation japonaise du mot portugais cristão.
Le pouvoir comprend que l’expulsion des missionnaires n’a pas suffi. Tant que des familles leur offrent un refuge, l’Église clandestine peut survivre.
Accueillir un prêtre devient donc un crime passible de mort.
Charles Spinola, l’aristocrate devenu prisonnier
Charles Spinola naît en 1564 dans une famille noble italienne. Entré dans la Compagnie de Jésus, il demande à partir pour les missions d’Extrême-Orient.
Après un voyage marqué par les tempêtes, les détours et les captivités, il atteint finalement le Japon au début du XVIIe siècle.
Il étudie la langue japonaise et exerce pendant plusieurs années son ministère dans les communautés chrétiennes. Lorsque les missionnaires sont expulsés en 1614, il demeure clandestinement dans le pays.
Pendant quatre ans, il échappe aux recherches.
En décembre 1618, les autorités découvrent le refuge où il se cache. Spinola est arrêté avec plusieurs de ses compagnons et conduit à la prison de Suzuta, près d’Ōmura.
Les conditions de détention sont terribles. Les prisonniers sont enfermés dans des cages étroites, exposés au froid, à la chaleur et à la pluie. La nourriture est insuffisante. Les maladies se multiplient.
Plusieurs meurent avant même d’être jugés.
Charles Spinola reste emprisonné durant près de quatre ans. Lorsque la condamnation définitive arrive, il est épuisé et gravement affaibli.
Il ne renonce pourtant pas à sa vocation. Peu avant l’exécution, il reçoit dans la Compagnie de Jésus les derniers novices qui attendaient encore de prononcer leurs vœux.
La prison était devenue son dernier noviciat.
Sébastien Kimura, le premier prêtre japonais
Parmi les condamnés se trouve également le bienheureux Sébastien Kimura.
Né en 1565 dans une famille chrétienne, il est le petit-fils d’un des premiers Japonais baptisés par saint François-Xavier. Il entre chez les jésuites en 1582 et poursuit sa formation au Japon puis à Macao.
En septembre 1601, il est ordonné prêtre à Nagasaki. Il est généralement considéré comme le premier Japonais à avoir reçu l’ordination sacerdotale.
Sa présence suffit à contredire l’idée selon laquelle le christianisme japonais n’aurait été qu’une religion importée par des étrangers.
Kimura est japonais. Il connaît la langue, les coutumes et les mentalités de son peuple. Lorsque commence la persécution, il peut circuler plus facilement que les missionnaires européens.
Il se déguise tour à tour en marchand, en soldat, en médecin ou en travailleur. Il visite les familles chrétiennes, confesse les prisonniers et célèbre clandestinement les sacrements.
La police finit par le rechercher activement. Trahi, il est arrêté en juin 1621 et rejoint Charles Spinola dans la prison de Suzuta.
Le 10 septembre 1622, les deux prêtres meurent sur la même colline.
L’un venait d’Europe, l’autre était japonais. Leur martyre commun manifeste l’universalité de l’Église.
Des dominicains, des franciscains et des jésuites
Le Grand Martyre rassemble des membres de plusieurs familles religieuses.
Parmi les condamnés figurent des jésuites, dont Charles Spinola et Sébastien Kimura, des dominicains conduits notamment par le père François de Morales, ainsi que des franciscains, parmi lesquels Richard de Sainte-Anne.
Richard, né Lambert Trouvez vers 1585 dans la principauté de Liège, avait rejoint les franciscains récollets. Après un passage par les Philippines, il était entré clandestinement au Japon et y avait exercé son ministère pendant plusieurs années.
Ces ordres avaient parfois connu des désaccords sur les méthodes missionnaires et sur l’organisation de l’Église au Japon.
À Nishizaka, leurs rivalités disparaissent.
Ils ne meurent pas comme représentants de puissances européennes ou de traditions religieuses concurrentes. Ils meurent comme membres d’une même Église.
Le martyre réalise dans le sang l’unité que les hommes rendent parfois difficile dans la vie ordinaire.
Le martyre des familles
La majorité des victimes ne sont pas des missionnaires étrangers.
Ce sont des laïcs japonais ou coréens. Plusieurs ont été condamnés pour avoir accueilli des prêtres, servi de catéchistes ou refusé d’abandonner la foi.
Des épouses sont exécutées parce que leurs maris avaient déjà subi le martyre. Des enfants meurent avec leur mère ou sous ses yeux.
Parmi les victimes figure Agnès Takeya, une chrétienne d’origine coréenne. Son mari, Côme Takeya, avait été exécuté en 1619 pour avoir caché des missionnaires. Agnès est décapitée le 10 septembre 1622. Leur fils François, âgé d’environ douze ans, est mis à mort le lendemain.
Isabelle Fernandes est exécutée avec son fils Ignace, âgé de quatre ans. Son mari, Dominique Jorge, avait déjà été martyrisé en 1619 après avoir accueilli Charles Spinola.
Ces familles auraient pu éviter la condamnation en reniant publiquement le christianisme.
Elles refusent.
Leur présence oblige à dépasser une lecture uniquement politique de l’événement. Les martyrs ne sont pas seulement des prêtres étrangers soupçonnés d’espionnage ou d’influence coloniale. Ce sont aussi des familles asiatiques qui avaient librement reçu la foi chrétienne et la considéraient désormais comme leur propre religion.
Le feu lent
Les condamnés destinés au bûcher sont attachés à des poteaux. Le bois est disposé à une certaine distance afin que les flammes ne les tuent pas immédiatement.
Le supplice doit être lent et visible.
Les autorités veulent offrir un spectacle capable d’effrayer les milliers de chrétiens présents autour de la colline. Les corps suppliciés doivent démontrer l’impuissance de leur Dieu et la puissance absolue du shogunat.
Mais la scène ne se déroule pas comme prévu.
Charles Spinola encourage ses compagnons. Les martyrs prient et chantent. Plusieurs récits rapportent qu’ils entonnent le psaume :
Laudate Dominum, omnes gentes.
« Louez le Seigneur, tous les peuples. »
Le chant rassemble les religieux et les laïcs, les Européens, les Japonais et les Coréens.
Les condamnés ne nient pas leur souffrance. Ils ne recherchent pas la mort pour elle-même. Ils confessent cependant que le pouvoir peut détruire leur corps sans leur retirer la foi.
Les exécutions durent plusieurs heures. Sébastien Kimura aurait été l’un des derniers à mourir.
Le feu destiné à étouffer l’Église devient une prédication.
Une extermination méthodique
Le Grand Martyre de 1622 n’est pas un épisode isolé.
En août de la même année, d’autres chrétiens avaient déjà été exécutés à Nagasaki après l’arrestation de missionnaires transportés clandestinement à bord d’un navire japonais.
Le 4 décembre 1623, environ cinquante chrétiens seront brûlés à Edo, l’actuelle Tokyo. D’autres exécutions collectives suivront à Ōmura et dans plusieurs régions du Japon.
Les autorités mettent progressivement en place un système de surveillance généralisée. Les habitants doivent être enregistrés auprès d’un temple bouddhiste. Les familles suspectes sont interrogées et les récompenses accordées aux dénonciateurs.
L’épreuve du fumi-e devient l’un des instruments les plus connus de la persécution. Les suspects doivent piétiner une image du Christ ou de la Vierge pour prouver qu’ils ne sont pas chrétiens.
Certains refusent et sont exécutés. D’autres cèdent sous la torture. Quelques-uns accomplissent extérieurement le geste tout en essayant de conserver secrètement leur foi.
Le martyre ne doit donc pas être utilisé pour juger trop facilement ceux qui ont faibli. L’Église honore ceux qui ont témoigné jusqu’à la mort, mais elle connaît aussi la vulnérabilité de ceux que la souffrance a brisés.
Martyrs de la foi ou agents de l’étranger ?
La persécution japonaise pose une question historique délicate.
Les autorités pouvaient-elles légitimement craindre que le christianisme prépare une colonisation européenne ?
Le danger colonial n’était pas entièrement imaginaire. Les empires espagnol et portugais associaient parfois commerce, mission et expansion politique. Certains Européens parlaient du Japon avec les catégories de la conquête.
Cependant, les martyrs de Nagasaki ne peuvent pas être réduits à des agents de l’étranger.
La majorité d’entre eux étaient asiatiques. Sébastien Kimura était un prêtre japonais. Les femmes et les enfants exécutés ne préparaient aucune invasion. Les familles qui accueillaient les missionnaires ne possédaient ni armée ni flotte.
Leur crime véritable consistait à affirmer que le souverain ne pouvait pas commander les consciences.
Ils obéissaient aux lois ordinaires du pays, mais refusaient de renier le Christ.
Le pouvoir politique peut exiger la fidélité civile. Il cesse d’être légitime lorsqu’il prétend décider de ce que chaque homme doit croire au plus profond de son âme.
De la persécution aux chrétiens cachés
Le shogunat réussit presque à faire disparaître les structures visibles de l’Église.
Les derniers prêtres sont arrêtés, expulsés ou exécutés. Les églises sont détruites. Pendant plus de deux siècles, aucun évêque ne peut gouverner publiquement les catholiques japonais.
Pourtant, la foi ne disparaît pas totalement.
Des communautés clandestines, appelées plus tard Kakure Kirishitan, les « chrétiens cachés », continuent à transmettre le baptême, certaines prières et la mémoire des grandes fêtes.
Sans prêtres, elles ne peuvent plus célébrer la messe ni recevoir régulièrement les sacrements. Leur doctrine se transforme parfois au contact des traditions locales. Mais le souvenir du Christ, de la Vierge Marie et de Rome demeure.
En 1865, peu après la construction de l’église d’Ōura à Nagasaki, des chrétiens japonais s’approchent du père Bernard Petitjean. Ils lui révèlent que leurs familles ont conservé la foi en secret.
Après environ deux cent cinquante années de clandestinité, les descendants des persécutés retrouvent un prêtre catholique.
Le shogunat avait détruit les institutions visibles.
Il n’avait pas réussi à effacer la mémoire transmise dans les familles.
De bienheureux encore trop méconnus
Les cinquante-cinq victimes du Grand Martyre furent béatifiées par le pape Pie IX le 7 juillet 1867, au sein du groupe des deux cent cinq martyrs du Japon morts entre 1617 et 1637.
Ils ne doivent pas être confondus avec les vingt-six martyrs crucifiés en 1597, canonisés séparément par Pie IX en 1862, ni avec les seize martyrs du Japon canonisés par saint Jean-Paul II en 1987.
Le groupe du 10 septembre 1622 reste collectivement commémoré autour des bienheureux Charles Spinola, Sébastien Kimura et leurs compagnons.
Leur cause rassemble toutes les dimensions de l’Église : missionnaires et fidèles locaux, prêtres et laïcs, hommes et femmes, adultes et enfants, Japonais, Coréens et Européens.
Ils ne sont pas morts pour imposer le christianisme au Japon.
Ils sont morts pour conserver le droit de rester chrétiens.
Ce que Nagasaki nous enseigne
Le Grand Martyre montre d’abord que la foi chrétienne avait profondément pris racine au Japon.
Une croyance seulement étrangère aurait disparu avec l’expulsion des étrangers. Or des Japonais ont continué à baptiser leurs enfants, à cacher les prêtres et à transmettre les prières au risque de leur vie.
Il rappelle ensuite que la liberté religieuse ne concerne pas uniquement le droit de pratiquer un culte en privé. Elle protège la conscience contre la prétention de l’État à déterminer ce qu’un homme doit croire.
Enfin, Nagasaki révèle la force spirituelle de la famille chrétienne. Lorsque les prêtres furent éliminés et les églises détruites, la transmission passa par les maisons, les parents, les parrains et les confréries.
Le pouvoir avait supprimé les temples.
Il restait l’Église domestique.
Le 10 septembre 1622, cinquante-cinq chrétiens furent mis à mort sur la colline de Nishizaka. Leur chant ne sauva pas leur vie terrestre.
Mais il traversa les siècles.
🎥 Vidéos
📚 Sources
Université Notre-Dame, Charles Spinola et les martyrs de Nagasaki
Étude universitaire sur les missions catholiques et les martyrs du Japon, Brill
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La crainte d’une influence étrangère peut-elle jamais justifier la persécution religieuse ?
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