11 octobre : Vatican II et « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus »

 

Soixante-quatre ans après l’ouverture du Concile, l’Évangile du jour éclaire singulièrement son ambition





✠ Summarium Latine Ecclesiastico

Die XI Octobris anno MCMLXII, sanctus Ioannes XXIII Concilium Oecumenicum Vaticanum II sollemniter aperuit, cupiens ut Ecclesia depositum fidei integrum custodiret atque hominibus aetatis nostrae aptius proponeret. Die autem XI Octobris anno MMXXVI, Evangelium dominicale convivium nuptiale narrat, ad quod omnes vocantur, boni et mali, sed quod responsionem veram et vestem nuptialem requirit: « Multi enim sunt vocati, pauci vero electi ». Haec fortuita convenientia liturgica sensum Concilii illuminare potest. Ecclesia ad omnes mittitur, sed universalitas vocationis conversionem non tollit; misericordia veritatem non evacuat; renovatio Traditionem non destruit. Concilium invitavit Ecclesiam ut Evangelium mundo novo annuntiaret, non ut Evangelium ipsum mutaret.

Le 11 octobre 1962, plus de deux mille évêques entraient processionnellement dans la basilique Saint-Pierre. Jean XXIII ouvrait solennellement le concile œcuménique Vatican II par les mots devenus célèbres : Gaudet Mater Ecclesia, « la Mère Église se réjouit ». Soixante-quatre ans plus tard, le 11 octobre 2026, la liturgie dominicale offre une coïncidence particulièrement suggestive : l’Évangile est celui du festin nuptial selon saint Matthieu et se termine par l’une des paroles les plus redoutables du Christ : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »

Il faut évidemment éviter un faux rapprochement historique. Cet Évangile n’était pas celui qui fut proclamé lors de l’ouverture du Concile. Dans le calendrier de 1962, le 11 octobre était la fête de la Maternité divine de Marie, choisie précisément par Jean XXIII en référence au concile d’Éphèse. C’est donc le calendrier de 2026 qui fait se rencontrer l’anniversaire de Vatican II et Matthieu 22. Mais cette rencontre fortuite est théologiquement féconde, car elle permet de relire le Concile à travers deux idées qui lui appartiennent profondément : l’universalité de l’appel et la nécessité d’une réponse personnelle.

La première lecture du dimanche renforce encore cette impression. Isaïe annonce que le Seigneur préparera sur sa montagne « un festin pour tous les peuples ». Dans l’Évangile, les premiers invités refusent de venir. Le roi ordonne alors à ses serviteurs d’aller jusqu’aux croisées des chemins et d’inviter tous ceux qu’ils trouveront. Les serviteurs rassemblent « les mauvais comme les bons », et la salle de noces se remplit. La liturgie entière décrit ainsi un appel qui déborde les premiers cercles et part chercher l’homme là où il se trouve. C’est bien le mouvement que l’Église proclame ce 11 octobre 2026.

Aller jusqu’aux croisées des chemins

Il est difficile de ne pas rapprocher cette image de l’ambition missionnaire de Vatican II. Jean XXIII ne convoque pas le Concile pour inventer une nouvelle Église ou substituer une autre doctrine à celle reçue des siècles précédents. Il veut que le même magistère de l’Église puisse s’adresser aux hommes d’une époque profondément transformée. Dans son discours d’ouverture, il regarde explicitement vers les conciles passés, rappelle la continuité de l’Église et affirme que le Concile doit présenter le dépôt révélé aux hommes de son temps.

Benoît XVI rappellera en 2005 les mots essentiels de Jean XXIII : il s’agit de transmettre la doctrine « pure et intégrale, sans atténuation ni déformation », tout en trouvant une manière de l’exposer adaptée aux nécessités contemporaines. Cette distinction permet de comprendre ce que devait être l’aggiornamento. Actualiser la manière de présenter la foi ne signifie pas actualiser la vérité elle-même comme si celle-ci devenait périmée.

L’image du festin est particulièrement heureuse pour l’exprimer. Les serviteurs doivent aller plus loin. Ils doivent sortir sur les routes, rencontrer ceux qui n’étaient pas parmi les premiers invités et leur transmettre l’appel du Roi. Mais aller chercher les hommes sur les chemins ne signifie pas changer le banquet.

Cette intuition traverse les grands textes conciliaires. Lumen gentium approfondit la nature de l’Église et proclame l’appel universel à la sainteté. Unitatis redintegratio engage résolument les catholiques dans la recherche de l’unité chrétienne. Nostra aetate demande de reconnaître avec respect ce qui est vrai et saint dans les autres religions. Dignitatis humanae développe la question de la liberté religieuse. Gaudium et spes veut que l’Église entre en dialogue avec les joies, les espoirs et les angoisses du monde contemporain.

Il ne s’agit pourtant jamais de déclarer inutile la mission de l’Église. Dialoguer ne signifie pas considérer toutes les croyances comme identiques. Respecter la conscience ne signifie pas renoncer à la vérité. Reconnaître des éléments de vérité en dehors des frontières visibles de l’Église ne signifie pas que le Christ cesserait d’être au centre du salut chrétien. Vatican II élargit considérablement le champ de la rencontre, mais il ne remplace pas l’Évangile par le dialogue.

Tous sont invités, mais le vêtement de noce demeure

La suite de la parabole empêche justement toute interprétation trop confortable. Lorsque les serviteurs ont ramené ceux qu’ils ont trouvés, « les mauvais comme les bons », la salle est pleine. Si l’on arrêtait ici la lecture, on pourrait n’en retenir qu’un message d’ouverture universelle.

Mais Jésus poursuit. Le roi aperçoit un homme qui ne porte pas le vêtement de noce. Il l’interroge, l’homme demeure silencieux, puis il est rejeté hors du banquet. C’est seulement alors que vient la conclusion : « Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »

L’invitation gratuite n’abolit donc pas la réponse humaine. L’ouverture du banquet n’abolit pas la conversion. C’est un point particulièrement utile pour comprendre aussi certains malentendus apparus après Vatican II. L’œcuménisme ne signifie pas que les divisions entre chrétiens seraient devenues insignifiantes. Le dialogue interreligieux ne signifie pas que toutes les religions conduiraient indistinctement au même résultat. L’attention portée au monde ne signifie pas que l’Église doive adopter chacune de ses évolutions.

Le Concile lui-même enseigne d’ailleurs l’appel universel à la sainteté. Ce qui était parfois spontanément associé aux prêtres, aux religieux ou à quelques grandes figures spirituelles est rappelé comme vocation de tous les baptisés. Le fidèle marié, le travailleur, l’étudiant, le parent, le consacré ou l’évêque sont tous appelés à la sainteté selon leur état.

L’universalité n’abaisse donc pas l’exigence. Elle l’étend.

Voilà pourquoi l’Évangile de ce 11 octobre possède une force particulière : être appelé n’est pas encore avoir répondu.

Vatican II entre continuité et réforme

Cette distinction rejoint directement la grande réflexion de Benoît XVI sur la réception du Concile. Dans son discours à la Curie du 22 décembre 2005, il oppose deux manières de comprendre Vatican II. La première est une « herméneutique de la discontinuité et de la rupture », selon laquelle une Église nouvelle serait pratiquement née dans les années 1960. La seconde est une « herméneutique de la réforme », dans laquelle l’unique Église se renouvelle tout en demeurant le même sujet historique.

Une véritable réforme peut donc comporter des changements importants sans signifier une rupture d’identité. Vatican II appartient à la même Église que Nicée, Éphèse, Chalcédoine, Trente et Vatican I. Des disciplines évoluent, des expressions se développent, de nouvelles questions obligent à approfondir certains principes, mais la foi ne recommence pas à zéro à chaque concile.

Le choix même du 11 octobre 1962 le démontre admirablement. Jean XXIII ouvre le Concile le jour où la liturgie célébrait alors la Maternité divine de Marie, précisément en mémoire du concile d’Éphèse de 431 qui avait défendu le titre de Theotokos, Mère de Dieu. Vatican II, souvent représenté comme le moment où l’Église se serait détournée de son passé, commence donc volontairement dans la mémoire d’un concile du Ve siècle. Le discours d’ouverture lui-même situe Vatican II dans la longue succession des conciles de l’Église.

L’aggiornamento commençait par la Tradition.

Le paradoxe n’est qu’apparent. Une Église qui croit réellement que son message vient du Christ peut chercher des formes nouvelles pour l’annoncer précisément parce qu’elle ne pense pas avoir le droit d’en modifier arbitrairement le contenu.

Le 11 octobre, Jean XXIII et l’appel du Concile

Depuis 2014, le 11 octobre est également la mémoire liturgique de saint Jean XXIII dans le calendrier romain général. Le choix de cette date renvoie précisément à l’ouverture de Vatican II. En 2026, puisque le 11 octobre tombe un dimanche, c’est le XXVIIIe dimanche du Temps ordinaire qui structure la célébration liturgique, mais la figure de Jean XXIII demeure évidemment attachée à la date.

La coïncidence devient alors presque méditative. Le pape qui ouvrit le Concile le 11 octobre 1962 se retrouve, soixante-quatre ans plus tard, associé à un Évangile dans lequel le roi ordonne à ses serviteurs de sortir et d’inviter tous ceux qu’ils rencontreront.

Il serait excessif d’y chercher une sorte de prophétie cachée du calendrier. Mais l’image résume remarquablement une partie de l’intuition conciliaire : l’Église ne doit pas attendre passivement que le monde revienne vers elle. Elle est envoyée. Elle doit rencontrer, écouter, annoncer, expliquer et témoigner.

Cette question rejoint aussi les débats actuels autour de la synodalité. Écouter davantage ne signifie pas que la doctrine soit décidée par sondage. Faire participer davantage les laïcs ne signifie pas abolir la fonction propre des évêques. Accueillir celui qui se tient loin de l’Église ne signifie pas lui expliquer que toute conversion serait désormais superflue. Une Église réellement missionnaire va jusqu’aux routes et aux carrefours, mais elle y porte quelque chose qu’elle a elle-même reçu.

C’est peut-être ainsi que Vatican II peut encore être reçu en 2026 : non pas en rêvant d’un retour fictif à 1961 comme si le Concile n’avait jamais existé, mais pas davantage en invoquant un vague « esprit du Concile » qui permettrait de dépasser indéfiniment ce que ses textes enseignent réellement.

François lui-même, lors du soixantième anniversaire de l’ouverture du Concile en 2022, invitait à revenir aux « sources » du Concile et à retrouver sa passion première, centrée sur le Christ et sur l’amour de l’Église.

Le 11 octobre 1962, Jean XXIII proclamait : Gaudet Mater Ecclesia, « la Mère Église se réjouit ». Le 11 octobre 2026, l’Évangile nous présente les portes du banquet ouvertes jusque sur les chemins. Isaïe avait déjà annoncé un festin préparé « pour tous les peuples ». Mais Matthieu ajoute quelque chose d’essentiel : l’invitation appelle une réponse.

La porte est largement ouverte, mais franchir cette porte engage réellement celui qui entre.

Être invité est une grâce. Répondre est une conversion.

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📚 Sources

Saint Jean XXIII, Gaudet Mater Ecclesia, 11 octobre 1962. Le discours d’ouverture de Vatican II permet de distinguer clairement la volonté de renouveler la présentation de la foi et celle, tout autre, de transformer son contenu. Lire le discours au Vatican

Concile Vatican II, Lumen gentium. En particulier le chapitre V sur l’appel universel à la sainteté.

Benoît XVI, discours à la Curie romaine du 22 décembre 2005. Le texte classique sur l’herméneutique de la réforme et la critique d’une lecture de Vatican II comme rupture entre deux Églises. Lire le discours de Benoît XVI

François, homélie du 11 octobre 2022 pour le soixantième anniversaire de l’ouverture de Vatican II. François y invite à retrouver les « sources » et la passion du Concile. Lire l’homélie

AELF, lectures du dimanche 11 octobre 2026. Isaïe 25, 6-10a ; Philippiens 4, 12-14.19-20 ; Matthieu 22, 1-14. Le lectionnaire confirme la conclusion : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. » Lire les textes liturgiques du 11 octobre 2026

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💬 Et vous ?

La rencontre, cette année, entre l’anniversaire de l’ouverture de Vatican II et la parabole du festin nuptial permet-elle de mieux comprendre le Concile ?

Soixante-quatre ans plus tard, le défi demeure peut-être exactement celui-ci : aller réellement jusqu’aux croisées des chemins sans oublier pourquoi le Roi invite au banquet.

Comment tenir ensemble ouverture, dialogue, vérité et appel à la conversion ? Vos réflexions sont les bienvenues dans les commentaires.

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