💰 Le juste prix, l’usure et le commerce : les théologiens qui ont pensé le marché avant les économistes

 

💰 Le marché devant la conscience





Summarium Latine

Scholastici Salmanticenses, novis mercaturae condicionibus moti, de pretio iusto, lucro, cambio et usura diligenter disputaverunt. Pretium iustum non ex sola materia aut labore, sed ex communi hominum aestimatione, copia et inopia rerum, utilitate, loco, tempore atque numero emptorum et venditorum oriri docebant.

Mercator lucrum legitime accipere poterat pro labore, periculo et servitio communi, dummodo fraus, coactio et monopolium abessent. Usuram in mutuo damnaverunt, sed compensationem pro vero damno, periculo aut lucro legitime impedito quibusdam condicionibus admiserunt. Sic mercatum non absolutam libertatem, sed ordinem iustitiae commutativae esse intellexerunt.


Solennité du jour — La Toussaint

La sainteté dans toutes les conditions

Le 1ᵉʳ novembre, l’Église célèbre tous les saints : ceux dont le nom figure au calendrier, mais aussi l’immense multitude des justes demeurés inconnus. Cette solennité rappelle que la sainteté n’est pas réservée aux religieux, aux martyrs ou aux docteurs. Elle concerne également les artisans, les commerçants, les magistrats, les travailleurs et les responsables politiques.

La fête possède aussi un lien particulier avec la papauté. En 609, le pape Boniface IV consacra l’ancien Panthéon de Rome à la Vierge Marie et à tous les martyrs. Au VIIIᵉ siècle, le pape Grégoire III dédia dans la basilique Saint-Pierre une chapelle à l’ensemble des saints. La célébration du 1ᵉʳ novembre s’étendit ensuite progressivement à l’Occident, notamment sous le pontificat de Grégoire IV.

La Toussaint convient particulièrement à cet article : pour les théologiens de Salamanque, la vie économique n’était pas un domaine étranger à la vocation chrétienne. La manière de vendre, de prêter, de fixer un prix ou d’honorer un contrat engageait elle aussi la conscience.


Au XVIᵉ siècle, l’Espagne se trouve au centre d’un bouleversement économique mondial. L’or et l’argent américains traversent l’Atlantique. Les grandes foires de Medina del Campo attirent marchands et changeurs. Séville devient la porte commerciale des Indes. Des lettres de change circulent entre l’Espagne, la Flandre et l’Italie.

Avec cette expansion apparaissent des questions nouvelles : jusqu’où un marchand peut-il augmenter son prix ? Peut-il profiter de la rareté d’un produit ? Tout bénéfice est-il suspect ? Un prêteur peut-il recevoir davantage que la somme prêtée ? Un contrat apparemment honnête peut-il dissimuler une usure ?

Ces problèmes ne sont pas encore confiés à une science économique autonome. Ils arrivent dans les confessionnaux et les universités. Les marchands demandent aux théologiens ce qu’ils peuvent faire sans commettre d’injustice.

C’est ainsi que les maîtres de Salamanque commencèrent à penser le marché avant les économistes modernes.


Le commerce est-il moralement suspect ?

La tradition chrétienne médiévale n’a jamais condamné absolument le commerce. Elle s’est cependant méfiée d’une activité dont le seul but aurait été l’accumulation illimitée des richesses.

Un marchand pouvait légitimement être rémunéré pour son travail, ses déplacements, le transport et la conservation des marchandises. Il pouvait également tenir compte des risques encourus : naufrage, vol, détérioration des produits ou variation imprévisible des prix.

Le bénéfice devenait injuste lorsqu’il procédait de la tromperie, de la contrainte, de la manipulation des prix ou de l’exploitation de la détresse d’autrui.

Les scolastiques ne se demandaient donc pas seulement si le commerçant avait gagné de l’argent. Ils voulaient savoir comment ce gain avait été obtenu et quel service réel le marchand avait rendu à la communauté.

Le commerce pouvait être une œuvre utile. Il permettait d’acheminer les marchandises là où elles manquaient, de les conserver jusqu’au moment où elles seraient nécessaires et de mettre en relation des régions éloignées.

Le profit n’était pas un péché en lui-même. Il devait toutefois demeurer ordonné à une activité honnête et au bien commun.


Qu’est-ce qu’un juste prix ?

La question du juste prix vient de loin. Saint Thomas d’Aquin l’avait déjà placée dans le cadre de la justice commutative, c’est-à-dire de la justice qui doit régner dans les échanges entre les personnes.

Les théologiens de Salamanque reprennent cette réflexion, mais ils l’appliquent à une économie beaucoup plus vaste et plus mobile que celle du XIIIᵉ siècle.

Le juste prix n’était pas nécessairement un chiffre unique, établi par une formule mathématique. Il pouvait correspondre à une certaine fourchette raisonnable. Une légère différence entre deux prix ne constituait donc pas automatiquement une injustice.

Surtout, le prix ne dépendait pas uniquement du coût matériel d’un objet ni de la quantité de travail employée pour le produire.

Les scolastiques parlaient de la communis aestimatio, l’« estimation commune ». Le prix se formait à travers le jugement collectif des acheteurs et des vendeurs, selon les circonstances concrètes de l’échange.

Plusieurs facteurs pouvaient le faire varier :

  • l’abondance ou la rareté de la marchandise ;

  • son utilité réelle ou supposée ;

  • le nombre des acheteurs et des vendeurs ;

  • le lieu et le moment de la vente ;

  • les risques du transport ;

  • la qualité et l’état du produit ;

  • la quantité de monnaie en circulation.

Un même sac de blé pouvait ainsi avoir un prix différent après une récolte abondante ou pendant une famine, dans un village producteur ou dans une ville assiégée.

Les maîtres de Salamanque avaient donc compris que le prix dépendait en partie de l’offre, de la demande et de l’information disponible. Ils n’ont toutefois jamais tracé les courbes des économistes modernes et n’ont pas formulé une théorie économique identique à la nôtre.


Le prix du marché est-il toujours juste ?

Reconnaître le rôle de l’estimation commune ne signifie pas que tout prix pratiqué sur un marché soit automatiquement légitime.

Un prix pouvait être faussé par la fraude, la violence, le mensonge ou le monopole. Un marchand pouvait également profiter de l’ignorance de l’acheteur ou lui cacher un défaut important.

Si plusieurs vendeurs s’entendaient secrètement pour provoquer une pénurie et augmenter artificiellement leurs prix, l’estimation n’était plus véritablement commune. Le marché avait été manipulé.

Les scolastiques distinguaient donc un marché relativement libre, où les personnes pouvaient réellement négocier, d’un marché dominé par quelques acteurs assez puissants pour imposer leurs conditions.

Ils admettaient aussi que l’autorité politique puisse, dans certaines circonstances, fixer le prix de produits essentiels. Cette intervention devait viser le bien commun, particulièrement lorsque la pauvreté, la guerre ou la famine menaçaient la population.

Tous les théologiens ne s’accordaient pas sur la fréquence et l’efficacité de ces réglementations. Mais aucun d’eux ne considérait le marché comme une puissance absolue, placée au-dessus de toute exigence morale.


Peut-on profiter de ce que l’autre ignore ?

La réflexion sur le juste prix conduit à une question redoutablement actuelle : que doit faire celui qui possède une information inconnue des autres ?

Saint Thomas d’Aquin avait déjà évoqué le cas d’un marchand arrivant dans une ville où le blé était rare. Il savait cependant que d’autres navires chargés de céréales approchaient du port. Devait-il prévenir les habitants que les prix allaient probablement baisser ?

Thomas estimait qu’il ne devait ni mentir ni dissimuler un défaut de sa marchandise. Il n’était pourtant pas nécessairement obligé d’annoncer un événement futur dont il avait connaissance.

Les maîtres postérieurs affinèrent ces problèmes. Ils examinèrent le consentement, l’erreur, les défauts cachés et les informations capables de modifier profondément la décision d’un acheteur.

Ils ne découvrirent pas notre droit boursier ni la notion moderne de délit d’initié. Mais ils posèrent une question essentielle : un contrat peut-il être juste lorsque l’un des contractants profite délibérément de l’ignorance ou de la faiblesse de l’autre ?


Pourquoi l’Église condamnait-elle l’usure ?

Pour comprendre la doctrine médiévale de l’usure, il faut éviter de traduire trop rapidement le mot usura par notre expression moderne « taux d’intérêt ».

La condamnation portait d’abord sur le mutuum, le prêt d’une chose destinée à être consommée : grain, vin ou monnaie. Dans ce type de prêt, la propriété de la chose passe à l’emprunteur, qui devra en rendre l’équivalent.

La monnaie était traditionnellement considérée comme un instrument d’échange. Demander le remboursement intégral de la somme tout en faisant payer séparément son usage pouvait apparaître comme une double exigence : vendre à la fois la chose et l’usage d’une chose dont l’usage consiste précisément à être dépensée.

Les scolastiques condamnaient aussi l’exploitation du pauvre obligé d’emprunter pour survivre. Le besoin extrême ne devait pas devenir une occasion d’enrichissement pour le prêteur.

La condamnation de l’usure protégeait donc une certaine conception de la justice : celui qui possède déjà ne doit pas profiter de la détresse de celui qui manque de tout.


Toute rémunération du prêteur était-elle interdite ?

La réalité économique obligea néanmoins les théologiens à établir des distinctions de plus en plus précises.

Un prêteur pouvait subir un dommage réel parce qu’il s’était privé temporairement de son argent. Ce dommage était appelé damnum emergens. Il pouvait aussi courir le risque de ne jamais récupérer son capital : le periculum sortis.

Dans certaines situations, il pouvait encore être empêché de réaliser un gain légitime et raisonnablement prévisible. Les scolastiques parlaient alors de lucrum cessans.

Ces titres ne permettaient pas de réclamer arbitrairement un supplément à chaque prêt. Ils pouvaient néanmoins justifier une compensation lorsqu’un préjudice ou un risque véritable était démontré.

Les maîtres analysèrent aussi les associations commerciales, les changes de monnaie, les assurances maritimes et les investissements dans lesquels celui qui apportait un capital partageait réellement le risque de l’entreprise.

Ils ne supprimèrent donc pas l’interdiction traditionnelle de l’usure. Ils cherchèrent à distinguer le prêt usuraire des opérations financières possédant une autre nature juridique.

Ce travail de distinction contribua à rendre l’analyse économique et contractuelle beaucoup plus précise.


Tomás de Mercado, théologien des marchands

L’une des figures les plus représentatives de cette réflexion est le dominicain Tomás de Mercado.

Né en Espagne, il vécut longtemps au Mexique avant de revenir étudier à Salamanque. Il connaissait donc personnellement les routes commerciales de l’Empire espagnol et les transformations provoquées par les échanges avec le Nouveau Monde.

À la demande de marchands de Séville, il rédigea une œuvre destinée à éclairer leurs consciences : la Suma de tratos y contratos, publiée une première fois en 1569, puis considérablement développée.

Le choix de la langue est révélateur. Mercado n’écrivit pas seulement pour quelques universitaires maîtrisant le latin. Il employa le castillan afin d’être compris des négociants, des confesseurs et des hommes engagés dans les affaires.

Il y traite des ventes, des changes, des prêts, des sociétés commerciales, du commerce avec les Indes et des multiples procédés employés pour contourner l’interdiction de l’usure.

Son ouvrage est à la fois un traité moral, un manuel de confession et une observation concrète du fonctionnement du commerce mondial.

Mercado n’était pas hostile aux marchands. Il comprenait leur utilité et les risques qu’ils prenaient. Mais il refusait que la complexité des contrats serve à dissimuler l’injustice sous des termes juridiques savants.


Les scolastiques ont-ils inventé l’économie libérale ?

Certains auteurs modernes ont présenté l’École de Salamanque comme une ancêtre directe du libéralisme économique. Ils soulignent son attention à la propriété privée, à la formation spontanée des prix, à la rareté, à l’utilité et à la circulation de la monnaie.

Ces rapprochements ne sont pas sans fondement, mais ils deviennent trompeurs lorsqu’ils transforment les théologiens du XVIᵉ siècle en partisans avant l’heure du laisser-faire.

Les maîtres de Salamanque reconnaissaient l’utilité du marché. Ils savaient qu’une autorité ne pouvait pas décider arbitrairement de la valeur de chaque chose. Ils se méfiaient des réglementations mal conçues et des manipulations monétaires.

Mais ils condamnaient aussi les monopoles, les ententes, la fraude et l’exploitation de la nécessité. Ils admettaient des interventions de l’autorité publique au nom du bien commun. Surtout, ils considéraient la propriété et le commerce comme des institutions humaines soumises à la loi naturelle.

Le marché n’était pas souverain. Il était un moyen au service de la société.


Une économie placée sous le jugement de la justice

L’apport le plus profond de Salamanque ne consiste peut-être pas à avoir découvert avant tout le monde telle ou telle loi économique.

Il réside dans une conviction : aucun échange n’est moralement neutre.

Derrière un prix se trouvent des personnes. Derrière un contrat se trouvent une liberté et un consentement qui peuvent être respectés ou manipulés. Derrière un prêt se trouvent un risque, une confiance et parfois une détresse.

Le commerçant doit pouvoir vivre de son activité. Le prêteur peut être indemnisé d’un dommage réel. L’entrepreneur peut recevoir une rémunération pour son travail et les dangers qu’il affronte.

Mais le gain cesse d’être légitime lorsqu’il repose sur la fraude, la contrainte ou l’exploitation du plus faible.

Cinq siècles plus tard, cette leçon demeure actuelle. Nos instruments financiers sont plus complexes, nos marchés sont mondialisés et les transactions s’effectuent parfois en quelques fractions de seconde. Pourtant, la question posée par les théologiens de Salamanque reste la même :

Tout ce qui peut être vendu doit-il l’être, et tout prix accepté est-il nécessairement juste ?


Pour aller plus loin

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Sources et lectures


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Quand secourir les pauvres devient une question politique.


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Un prix librement accepté est-il toujours juste ? La rémunération d’un prêt vous paraît-elle légitime lorsqu’elle correspond à un risque réel ? L’État doit-il limiter le prix des produits indispensables ?

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