16 octobre : saint Longin et sainte Marguerite-Marie, du côté transpercé au Sacré-Cœur

 

Le même jour, l’Église se souvient du soldat associé au coup de lance du Calvaire et de la visitandine qui fit contempler au monde le Cœur blessé du Christ





✠ Summarium Latine Ecclesiastico

Die XVI Octobris memoria sanctae Margaritae Mariae Alacoque celebratur, quae devotionem erga Sacratissimum Cor Iesu singulariter promovit; eodem die Martyrologium Romanum sanctum Longinum commemorat, militem quem traditio cum eo identificat qui latus Christi crucifixi lancea aperuit. Evangelium nomen militis non tradit, sed testatur ex latere Iesu sanguinem et aquam fluxisse. Quod latus apertum Ecclesia per saecula velut fontem vitae, sacramentorum et amoris divini contemplata est. In spiritualitate Margaritae Mariae, saeculo XVII, eadem contemplatio formam Cordis vulnerati, amore hominum ardentis, accipit. Ita Longinus et Margarita Maria, quamvis aetate remotissimi, ad idem mysterium nos ducunt: Cor Christi in Cruce apertum, unde amor, misericordia et vita Ecclesiae effunduntur.

Le 16 octobre offre une coïncidence spirituelle étonnante. Dans le calendrier romain, l’Église fait mémoire de sainte Marguerite-Marie Alacoque, la visitandine de Paray-le-Monial dont le nom demeure inséparable de la diffusion de la dévotion au Sacré-Cœur. Le même jour, le Martyrologe romain commémore saint Longin, traditionnellement identifié au soldat qui ouvrit de sa lance le côté du Christ crucifié. La tradition orientale célèbre elle aussi Longin le 16 octobre. (Vatican News) (Orthodox Church in America)

Il ne faut probablement pas chercher derrière cette rencontre de calendrier une construction liturgique volontaire. Pourtant, théologiquement, les deux saints semblent presque faits pour être contemplés ensemble. Avec Longin, nous sommes devant le côté ouvert du Crucifié. Avec Marguerite-Marie, nous contemplons ce que la tradition chrétienne découvrira progressivement derrière cette blessure : le Cœur du Christ, blessé et pourtant brûlant d’amour.

Entre le Golgotha du Ier siècle et Paray-le-Monial au XVIIe, plus de seize siècles s’écoulent. Mais le symbole demeure le même : un amour divin qui ne reste pas abstrait, puisqu’il s’est laissé atteindre jusque dans la chair.

Longin : le soldat que l’Évangile ne nomme pas

Saint Jean décrit avec une précision inhabituelle les derniers instants du Christ. Comme Jésus est déjà mort, les soldats ne lui brisent pas les jambes. Puis survient ce geste qui marquera toute la spiritualité chrétienne : « l’un des soldats, avec sa lance, lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau ».

Jean ne donne aucun nom au soldat.

Il ne dit pas davantage qu’il s’agit du centurion qui, dans les Évangiles synoptiques, reconnaît après la mort de Jésus : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu. » C’est la tradition chrétienne postérieure qui réunira ces différentes figures et donnera au soldat le nom de Longin.

Le Martyrologe romain le commémore précisément le 16 octobre comme le soldat vénéré pour avoir ouvert de sa lance le côté du Seigneur crucifié. Les traditions orientales développent davantage son histoire : témoin de la mort du Christ, converti devant les signes du Calvaire, il aurait ensuite confessé la Résurrection et subi le martyre. La part historique et la part hagiographique doivent ici être distinguées, mais l’identité spirituelle du personnage est claire : Longin devient le témoin placé devant le mystère du côté ouvert.

Et ce détail de Jean 19 est beaucoup plus qu’une notation anatomique.

Jean insiste lui-même sur le fait qu’il témoigne de ce qu’il a vu. Puis il rapproche immédiatement la scène de la prophétie : « Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé. »

Le regard chrétien commence ainsi par une blessure.

Le coup de lance a-t-il atteint le cœur ?

La question est presque inévitable.

L’Évangile dit « le côté », non « le cœur ». Il serait donc incorrect de transformer Jean 19 en compte rendu médical disant explicitement que la lance atteignit le muscle cardiaque.

Saint Jean-Paul II le soulignait lui-même en 1979 : « Pas un mot sur le cœur. L’Évangéliste ne parle que du coup de lance dans le côté. » Il ajoutait cependant que, d’un point de vue anatomique, la lance avait très probablement atteint la région du cœur, avant de montrer comment la tradition chrétienne passa de cette réalité corporelle à la contemplation symbolique du Cœur du Christ. (Vatican)

Les explications médicales proposées pour le « sang et l’eau » sont nombreuses. Certains ont évoqué la séparation des composants sanguins, d’autres des liquides pleural ou péricardique. Rien de tout cela ne peut aujourd’hui être démontré avec certitude à partir d’une phrase évangélique.

Mais théologiquement, saint Jean lui-même invite à dépasser la seule anatomie.

Le côté ouvert devient un signe.

Le sang et l’eau ne sont pas seulement les derniers liquides sortant du corps d’un supplicié. Dès les premiers siècles, la tradition chrétienne y contemple la vie sacramentelle de l’Église, notamment le Baptême et l’Eucharistie. Benoît XVI dira ainsi que du côté percé du Seigneur et de son cœur ouvert jaillit « la source vive » qui fait vivre l’Église. (Vatican)

Le soldat voulait vérifier la mort.

La tradition chrétienne y verra paradoxalement jaillir la vie.

Du côté ouvert au Cœur du Christ

C’est précisément là que Longin rejoint Marguerite-Marie.

La dévotion au Sacré-Cœur n’apparaît évidemment pas tout entière au XVIIe siècle. Les Pères de l’Église, les mystiques médiévaux et la liturgie avaient depuis longtemps contemplé le côté transpercé, les plaies du Christ et son amour manifesté dans la Passion.

Le Directoire sur la piété populaire et la liturgie établit explicitement cette continuité. Il explique que la dévotion au Sacré-Cœur constitue d’une certaine manière le regard chrétien porté sur « celui qu’ils ont transpercé » et sur le côté ouvert du Christ d’où coulèrent le sang et l’eau. Le Sacré-Cœur n’est donc pas un symbole ajouté artificiellement au christianisme tardif : il concentre une contemplation profondément enracinée dans l’Évangile de Jean. (Vatican)

Benoît XVI exprimera la même idée en 2006 : regarder le côté transpercé conduit progressivement à l’adoration du Cœur de Jésus. Le côté blessé devient comme une porte ouverte vers la profondeur de l’amour du Christ. (Vatican)

Autrement dit, le passage du côté au Cœur n’est pas une négation du texte biblique.

C’est son développement spirituel.

Marguerite-Marie : contempler l’amour blessé

Lorsque Marguerite Alacoque entre au monastère de la Visitation de Paray-le-Monial en 1671, elle entre donc dans une tradition qui existe déjà. Mais les expériences mystiques qu’elle rapporte à partir de 1673 donnent à la dévotion au Cœur du Christ une force nouvelle et une forme qui marquera durablement le catholicisme occidental.

Elle décrit le Cœur de Jésus comme un Cœur brûlant d’amour pour les hommes, entouré d’épines, surmonté de la croix et blessé. La spiritualité du Sacré-Cœur associe ainsi deux réalités qu’il serait dangereux de séparer : l’amour et la Passion.

Le Cœur brûle parce qu’il aime.

Le Cœur est blessé parce que cet amour a été refusé.

La dévotion ne consiste donc pas simplement à éprouver une affection sensible pour Jésus. Elle conduit à contempler l’amour divin tel qu’il se manifeste dans l’Incarnation, l’Eucharistie et la Croix. La réparation demandée dans la spiritualité de Marguerite-Marie répond à l’ingratitude humaine devant cet amour.

Vatican News rappelle que la religieuse de Paray-le-Monial demeure particulièrement associée à la diffusion de cette dévotion et aux demandes qui entourèrent le développement de la fête du Sacré-Cœur. (Vatican News)

Mais Marguerite-Marie n’invente pas un autre Christ.

Elle invite à regarder plus longuement Celui que Longin avait transpercé.

Le sang et l’eau : une blessure qui devient source

La théologie chrétienne possède ici un paradoxe extraordinaire.

Normalement, une blessure signifie perte, affaiblissement et mort.

Dans Jean 19, la blessure du Christ devient une source.

L’encyclique Dilexit nos de François reprend cette lecture. Elle relie la prophétie de Zacharie, « ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé », au côté ouvert de Jésus. Le Christ transpercé devient la fontaine annoncée par les prophètes, source d’une vie nouvelle. (Vatican)

Le symbolisme baptismal du côté ouvert est évident : l’eau lave et donne naissance à une vie nouvelle. Le sang renvoie naturellement à l’Eucharistie et au sacrifice du Christ.

La tradition y a même vu une correspondance avec la création d’Ève à partir du côté d’Adam : de même qu’Ève apparaît du côté du premier Adam endormi, l’Église naîtrait sacramentellement du côté du nouvel Adam endormi dans la mort.

C’est pourquoi la lance de Longin occupe une place si étonnante dans l’iconographie chrétienne.

Un geste hostile devient involontairement révélateur.

Le soldat ouvre une plaie.

La théologie y découvre une porte.

Longin contemple ce que Marguerite-Marie fera contempler

Voilà ce qui rend leur réunion le 16 octobre si suggestive.

Longin appartient au drame objectif de la Passion. Il nous ramène au corps crucifié, à la mort réelle de Jésus, à la lance, au sang et à l’eau. Il empêche la dévotion au Sacré-Cœur de devenir une spiritualité désincarnée ou purement sentimentale.

Marguerite-Marie nous conduit dans la direction complémentaire. Derrière cette chair réellement blessée, elle contemple une personne qui aime. Le Cœur visible devient signe de la réalité invisible : l’amour humain et divin du Verbe incarné.

Avec Longin, nous voyons la plaie.

Avec Marguerite-Marie, nous sommes invités à comprendre l’amour révélé par cette plaie.

Et l’on pourrait presque résumer les deux saints par deux versets de saint Jean. Au Calvaire : « Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé. » Et, derrière tout le mystère du salut : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. »

La blessure et l’amour ne sont finalement qu’un seul mystère vu sous deux angles.

Le Sacré-Cœur n’est donc pas une dévotion « à côté » de l’Évangile

Certains peuvent être déroutés par l’iconographie du Sacré-Cœur : un cœur représenté extérieurement, entouré d’épines, parfois rayonnant de flammes et surmonté d’une croix. Pris isolément, le symbole pourrait effectivement sembler tardif.

Mais lorsqu’on remonte à Jean 19, sa logique devient plus claire.

Le christianisme affirme que Dieu n’a pas seulement aimé l’humanité d’une manière abstraite. Le Verbe a pris une chair véritable. Il a possédé un corps humain, éprouvé la fatigue, la souffrance et la mort. Son amour a donc également possédé une expression corporelle.

Le Cœur du Christ signifie cette unité.

Ce n’est ni seulement un muscle ni seulement une métaphore.

Il est le cœur humain du Verbe incarné et, dans le langage symbolique universel, le signe de toute son intériorité et de tout son amour.

Jean-Paul II résumait précisément cette double dimension : le cœur est un organe réel, mais il parle également de « tout l’homme intérieur ». (Vatican)

Ainsi, lorsque Marguerite-Marie contemple le Cœur blessé du Christ, elle ne quitte pas le Calvaire.

Elle y demeure.

16 octobre : regarder Celui qui a été transpercé

La coïncidence du calendrier produit finalement une méditation d’une étonnante cohérence.

Le 16 octobre, Marguerite-Marie nous dit : regardez son Cœur.

Longin nous rappelle : ce Cœur appartient au Crucifié dont le côté fut réellement ouvert.

Marguerite-Marie contemple l’amour.

Longin se tient devant la blessure.

Mais l’un ne peut être compris sans l’autre.

Sans la Passion, le Sacré-Cœur pourrait devenir une image sentimentale de l’amour.

Sans l’amour, la Passion risquerait de devenir seulement le récit atroce d’une exécution.

Le christianisme unit les deux : la blessure est précisément la manifestation d’un amour qui va jusqu’au bout.

Et il y a peut-être là le plus beau lien entre les deux saints célébrés ce jour.

Longin tient la lance.

Marguerite-Marie contemple le Cœur.

Entre les deux se trouve la même parole silencieuse du Christ :

« Voici jusqu’où je vous ai aimés. »

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🔗 Pour aller plus loin

11 octobre : Vatican II et « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus »
Un autre article où une coïncidence liturgique permet de revenir au sens théologique profond d’un événement de l’histoire de l’Église.

Le culte du Sacré-Cœur
Un article complémentaire pour approfondir l’histoire, la théologie et le développement de la dévotion au Sacré-Cœur dans l’Église.

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📚 Sources

Évangile selon saint Jean 19, 31-37. Le récit du côté ouvert, du sang et de l’eau et de l’accomplissement de la prophétie : « Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé ».

Saint Jean-Paul II, audience générale du 20 juin 1979. Une réflexion particulièrement intéressante sur le passage du côté anatomiquement transpercé à la signification théologique du Cœur de Jésus. (Vatican)

Benoît XVI, lettre pour le cinquantième anniversaire de Haurietis aquas, 15 mai 2006. Le pape explique comment la contemplation du côté percé conduit à l’adoration du Cœur du Christ. (Vatican)

Benoît XVI, homélie du 11 juin 2010. Le côté et le Cœur ouverts du Christ comme source du Baptême, de l’Eucharistie et de la vie de l’Église. (Vatican)

François, encyclique Dilexit nos, 2024. Développement contemporain de la théologie du Cœur de Jésus à partir notamment du côté transpercé de Jean 19. (Vatican)

Vatican News, sainte Marguerite-Marie Alacoque, 16 octobre. Éléments biographiques sur la visitandine de Paray-le-Monial et la diffusion de la dévotion au Sacré-Cœur. (Vatican News)

Martyrologe romain, 16 octobre. Commémoration de saint Longin, traditionnellement identifié au soldat ayant ouvert de sa lance le côté du Seigneur crucifié.

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💬 Et vous ?

La rencontre de saint Longin et de sainte Marguerite-Marie le même jour permet-elle de mieux comprendre la dévotion au Sacré-Cœur ?

Le côté transpercé de Jean 19 vous paraît-il être la meilleure porte d’entrée biblique pour comprendre cette spiritualité ?

Vos réflexions sont les bienvenues dans les commentaires.

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