22 octobre : saint Jean-Paul II, « N’ayez pas peur ! »
Pourquoi l’Église fête-t-elle Jean-Paul II le jour où il ouvrit solennellement son pontificat ?
✠ Summarium Latine Ecclesiastico
Die XXII Octobris Ecclesia sanctum Ioannem Paulum II commemorat, non die mortis eius, sed die quo anno MCMLXXVIII ministerium Petrinum sollemniter inauguravit. Tunc verba quae totum pontificatum eius quasi compendiose expresserunt pronuntiavit : « Nolite timere ! Aperite, immo portas Christo patefacite ! » Per annos viginti sex Ecclesiam in tertium millennium duxit, dignitatem personae humanae defendit, Evangelium iuvenibus annuntiavit, libertatem populorum sustinuit, misericordiam divinam promovit atque novam evangelizationem vocavit.
Le 22 octobre, l’Église fait mémoire de saint Jean-Paul II. La date peut surprendre. Karol Wojtyła est mort le 2 avril 2005 et a été canonisé le 27 avril 2014. Pourquoi avoir retenu le 22 octobre ? Parce que le 22 octobre 1978, six jours après son élection au siège de Pierre, Jean-Paul II célébrait place Saint-Pierre la messe solennelle d’ouverture de son ministère.
C’est ce jour-là qu’il prononça l’appel qui allait devenir emblématique de son pontificat. Il commence par dire : « Frères et sœurs, n’ayez pas peur d’accueillir le Christ et d’accepter son pouvoir ! » Puis il poursuit : « N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! »
Et Jean-Paul II précise immédiatement ce qu’il entend par là : « À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. »
Lire l’homélie officielle du 22 octobre 1978
En choisissant cette date pour sa mémoire liturgique, l’Église ne commémore donc pas seulement un homme arrivé au terme de sa vie. Elle revient au moment où sa mission fut publiquement proclamée. Et peut-être est-ce justement la meilleure manière de comprendre son pontificat : Jean-Paul II passa plus de vingt-six ans à développer l’intuition contenue dans cet appel.
« N’ayez pas peur d’accueillir le Christ »
Le nouveau pape ne commence pas son pontificat par un programme administratif. Il commence par le Christ. Son homélie du 22 octobre s’ouvre sur la confession de Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Puis il invite les hommes à ne pas craindre d’accueillir le Christ et d’accepter son pouvoir.
Il faut donc éviter de réduire le fameux « N’ayez pas peur ! » à une simple invitation au courage personnel. Jean-Paul II ne dit pas seulement : soyez audacieux ou optimistes. Il demande de ne pas craindre le Christ lui-même, ni son entrée dans la vie humaine, sociale, culturelle et politique.
La suite de l’homélie est explicite : « N’ayez pas peur ! Le Christ sait “ce qu’il y a dans l’homme” ! Et lui seul le sait ! » Le pape affirme ainsi que l’homme n’a pas à craindre que le Christ diminue sa liberté ou son humanité. Au contraire, c’est dans le Christ qu’il peut découvrir pleinement qui il est.
Cette intuition devient quelques mois plus tard le cœur de sa première encyclique, Redemptor hominis, publiée le 4 mars 1979. Le Christ y est présenté comme le centre de l’histoire et la route principale de l’Église, tandis que l’homme devient lui aussi « la première route que l’Église doit parcourir ». Ce n’est pas l’homme substitué à Dieu : c’est l’homme éclairé par le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption.
Chez Jean-Paul II, christocentrisme et défense de la personne humaine ne s’opposent donc jamais. Plus l’homme se rapproche du Christ, plus il découvre la vérité de sa propre humanité.
Le pape venu de Pologne
L’élection de Karol Wojtyła le 16 octobre 1978 fut elle-même un événement considérable. Archevêque de Cracovie, âgé de cinquante-huit ans, il devenait le premier pape polonais et le premier pape non italien depuis Adrien VI au XVIe siècle. Son existence avait été profondément marquée par l’occupation nazie de la Pologne puis par le régime communiste. Pendant la guerre, il avait travaillé comme ouvrier avant d’entrer au séminaire clandestin de Cracovie.
Lire la biographie officielle de Jean-Paul II
Cette expérience permet de comprendre la place considérable de la liberté dans son enseignement. L’homme ne peut être réduit ni à une race, ni à une classe sociale, ni à une fonction économique, ni à un instrument de l’État. Sa dignité précède le pouvoir politique.
Son rôle dans l’évolution de la Pologne et plus largement de l’Europe de l’Est fut moral et symbolique autant que politique. Il serait simpliste d’attribuer à un seul homme la chute des régimes communistes, qui eut de multiples causes. Mais ses voyages en Pologne, sa défense de la liberté religieuse et son insistance sur la dignité de la personne contribuèrent à redonner confiance à des populations auxquelles les régimes prétendaient imposer jusqu’à leur conception de l’homme.
Dans ce contexte, le « N’ayez pas peur » acquiert une portée très concrète : aucune puissance terrestre ne possède l’homme tout entier.
Un pape du concile Vatican II
Jean-Paul II ne fut pas un observateur extérieur de Vatican II. Comme jeune évêque polonais, Karol Wojtyła participa au Concile entre 1962 et 1965. Son pontificat s’inscrit donc profondément dans sa réception.
Le 22 octobre 1978, quelques minutes après la messe inaugurale, il évoque lui-même Lumen gentium et Gaudium et spes dans son premier Angélus. L’Église doit approfondir son propre mystère tout en se tournant vers l’humanité à laquelle elle est envoyée.
Lire l’Angélus officiel du 22 octobre 1978
Son pontificat peut ainsi être lu comme l’une des grandes entreprises de réception de Vatican II. Il développe la vocation des laïcs, l’œcuménisme, le dialogue avec le judaïsme, la liberté religieuse, la mission universelle et l’appel à une nouvelle évangélisation. Mais il insiste simultanément sur la continuité doctrinale, la morale chrétienne et la centralité du Christ.
Pour Jean-Paul II, l’ouverture ne devait jamais signifier la dilution de la foi. L’Église dialogue parce qu’elle a quelque chose à annoncer.
Les jeunes : « vous êtes mon espérance »
Le lien entre Jean-Paul II et la jeunesse devint l’un des traits les plus visibles de son pontificat. Dès l’Angélus du 22 octobre 1978, il s’adresse aux jeunes et les présente comme l’avenir du monde et l’espérance de l’Église.
Cette intuition prendra progressivement corps dans les Journées mondiales de la jeunesse. Dans sa grande lettre de 1985, Dilecti amici, il explique pourquoi cette période de l’existence intéresse particulièrement l’Église : la jeunesse est le moment où se dessinent de nombreux choix qui orienteront toute une vie.
Les grands rassemblements internationaux auxquels il participa donnèrent une visibilité nouvelle à une jeunesse catholique que beaucoup imaginaient en voie de disparition. Mais Jean-Paul II ne cherchait pas seulement à attirer des foules. Son discours restait exigeant : prière, vocation, service, témoignage et appel à la sainteté.
La miséricorde au cœur du pontificat
Jean-Paul II est également inséparable du thème de la Divine Miséricorde. Dès 1980, l’encyclique Dives in misericordia place la miséricorde au cœur de la révélation chrétienne. Mais c’est surtout la figure de sainte Faustine Kowalska qui permettra à cette spiritualité polonaise de prendre une dimension universelle.
Le 30 avril 2000, Jean-Paul II canonise Faustine et annonce que le deuxième dimanche de Pâques portera désormais le nom de dimanche de la Divine Miséricorde. Dans son homélie, il relie directement cette miséricorde au côté transpercé du Christ.
Lire l’homélie officielle de la canonisation de sainte Faustine
Cette insistance empêche de réduire Jean-Paul II à un pape uniquement combatif ou doctrinal. Son enseignement moral demeure exigeant, mais son horizon est celui d’un homme blessé qui peut être relevé par la grâce.
Il mourra le 2 avril 2005, à la veille du dimanche de la Divine Miséricorde.
La nouvelle évangélisation
Jean-Paul II utilise fréquemment une expression qui marquera durablement l’Église : la nouvelle évangélisation. Il ne s’agit pas d’inventer un nouvel Évangile, mais d’annoncer le même Christ dans des sociétés où la transmission culturelle automatique du christianisme s’est considérablement affaiblie.
Cette intuition explique une grande partie de son action : voyages apostoliques, Journées mondiales de la jeunesse, mobilisation des laïcs, défense de la famille, dialogue avec les cultures et préparation du grand Jubilé de l’an 2000.
À la fin de ce Jubilé, Jean-Paul II publie Novo millennio ineunte. Il y reprend la parole du Christ à Pierre : « Duc in altum » — « Avance au large. »
Entre l’appel du 22 octobre 1978 à ouvrir toutes grandes les portes au Christ et le « Duc in altum » de 2001, une remarquable cohérence apparaît. Le chrétien ne doit ni se réfugier dans la nostalgie, ni se dissoudre dans son époque. Il doit avancer parce qu’il croit que le Christ demeure présent.
Un pontificat immense, donc nécessairement discuté
Vingt-six années de pontificat ne peuvent évidemment être résumées à quelques formules. Jean-Paul II a publié quatorze encycliques, parcouru le monde et considérablement développé l’enseignement catholique sur la personne humaine, la famille, le travail, la morale, l’œcuménisme, les rapports entre foi et raison et les relations internationales.
Un pontificat aussi long comporte nécessairement des décisions qui continuent d’être discutées. Sa gouvernance, certaines nominations épiscopales, le fonctionnement de la Curie ou la manière dont furent traitées certaines crises internes à l’Église ont fait l’objet d’analyses critiques. La canonisation d’un pape ne signifie pas que chacune de ses décisions administratives ou prudentielles devient parfaite ou irréformable. L’Église canonise une personne comme témoin de la sainteté chrétienne, non chacune des décisions de son gouvernement.
Jean-Paul II fut canonisé avec Jean XXIII le 27 avril 2014, dimanche de la Divine Miséricorde.
Voir le dossier officiel de la canonisation
Quelques semaines plus tard, sa mémoire fut inscrite au Calendrier romain général au 22 octobre, anniversaire de l’inauguration solennelle de son ministère pétrinien.
Pourquoi le 22 octobre ?
Le choix de cette date prend alors tout son sens. L’Église aurait pu retenir sa naissance, son élection, sa mort ou sa canonisation. Elle a choisi le jour où Jean-Paul II apparut devant le monde comme successeur de Pierre et où il formula l’appel qui allait accompagner tout son pontificat.
Il ne disait donc pas seulement :
« N’ayez pas peur. »
Il disait :
« N’ayez pas peur d’accueillir le Christ et d’accepter son pouvoir ! »
Puis :
« N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! »
Voilà la formule dans toute sa force. Ce n’est pas une maxime générale sur le courage. C’est une invitation à laisser entrer le Christ dans l’existence personnelle comme dans les réalités humaines, culturelles et sociales.
Jean-Paul II précise même pourquoi il ne faut pas avoir peur :
« Le Christ sait “ce qu’il y a dans l’homme” ! Et lui seul le sait ! »
Le 22 octobre ne commémore donc pas seulement saint Jean-Paul II. Il rappelle l’appel qu’il lança dès le début de son pontificat : ne pas avoir peur d’accueillir le Christ, parce que le Christ ne diminue pas l’homme ; il lui révèle pleinement qui il est.
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🔗 Pour aller plus loin
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📚 Sources officielles
Jean-Paul II, homélie d’inauguration du pontificat, 22 octobre 1978
Texte original de l’appel : « Frères et sœurs, n’ayez pas peur d’accueillir le Christ et d’accepter son pouvoir ! » puis « N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! »
Jean-Paul II, Angélus du 22 octobre 1978
Jean-Paul II évoque Vatican II et s’adresse aux jeunes.
Jean-Paul II, Redemptor hominis, 4 mars 1979
Première encyclique du pontificat.
Jean-Paul II, Dilecti amici, 31 mars 1985
Lettre aux jeunes.
Jean-Paul II, canonisation de sainte Faustine, 30 avril 2000
Homélie majeure sur la Divine Miséricorde.
Jean-Paul II, Novo millennio ineunte, 6 janvier 2001
Le grand appel « Duc in altum ».
Biographie officielle de saint Jean-Paul II
Canonisation de Jean XXIII et Jean-Paul II, 27 avril 2014
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💬 Et vous ?
L’appel de Jean-Paul II est souvent résumé aux trois mots « N’ayez pas peur ». Mais son véritable objet était le Christ : « N’ayez pas peur d’accueillir le Christ. »
Près d’un demi-siècle après le 22 octobre 1978, cet appel est-il devenu plus facile à entendre ?
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